Jean Elissalde (1883-1961), surnommé Zerbitzari, est un curé atypique. Il a traduit en basque de nombreux catéchismes. Dans la revue Gure herria, il publie des proverbes, des contes et des fables. Dans l’hebdomadaire Eskualduna, il tient une rubrique consacrée à la pelote basque. Durant la première guerre mondiale, mobilisé, il devient reporter de guerre et raconte son quotidien dans LVII.a gerlan [La 57e durant la guerre]. Il est nommé académicien de la langue basque en 1930, il écrit des poèmes, des bertsus (Bizi dadin euskara), quelques pièces de théâtre (Gaxuxa, Mikolas, Bi gogorrak…) et fonde aux côtés de Piarres Lafitte le journal Herria

Il meurt en 1961 à Mendionde, dans le quartier de Gréciette, paroisse dont il a la charge. Depuis 1958, la télévision l’a consacré, justement, comme Le curé de Gréciette.

S’il est mort à Mendionde, il est surtout né à Ascain, village auquel il est toujours resté très attaché.

Le manuscrit Saltsa-Maltsa

Entre 1952 et 1957, Elissalde  publie dans la revue Gure Herria, une chronique consacrée au village d’Ascain, intitulée Azkaine gure sorterria [Ascain notre village natal] et qu’il signe sous le pseudonyme Azkaindarra

Dans les collections du Musée basque et de l’histoire de Bayonne, se trouve un manuscrit, intitulé Saltsa-Maltsa [Miscelánea]. Il s’agit d’un cahier orné sur la couverture d’une gravure de Jeanne d’Arc. À l’intérieur, de la main d’Elissalde, se trouve la base des textes utilisés pour la chronique de Gure Herria. Certains sont conformes à l’édition finale, d’autres sont raturés, corrigés ou amendés.  Le manuscrit semble, dans sa plus grande partie, avoir été écrit en 1941. Les corrections, ajouts et annotations semblent postérieurs et dater du début des années 50.

Il est probable qu’à la reprise de la parution de Gure Herria en 1950 (après 11 ans d’interruption dûs à la guerre), Elissalde ait repris et retravaillé des textes  plus anciens avant de les proposer à la publication.

Deux chapitres du manuscrit sont restés inédits à ce jour :

Folkore basque

Jean Elissalde est, parmi de nombreuses autres choses, un talentueux collecteur. Il a publié notamment des contes (Ixtorio eta ipuinak),  des histoires drôles (Artho-xuritzetan), et même des proverbes (Atsotitz, zuhur-hitz eta erran-zahar).  Le chapitre 24 du manuscrit, est dédié à un autre type de compilation, celui du Folklore basque. Il y regroupe 65 anecdotes liées aux pratiques, croyances ou coutumes encore en usage dans les années 1940 ou déjà oubliés…

Voir la transcription et traduction complètes du texte

Les allemands à Ascain

Le chapitre 22, lui aussi non publié, a été écrit en 1941, quand les Allemands occupaient Ascain. Elissalde, ancien combattant de la Grande guerre, s’insurge.

  • “Zeren Azkainen dire Alemanak : erresumako azken herrixkan ! Nork behar zuen hori erran : uste genuen Gerla-Handiko hil gaixoek ez zutela holako sakrilegiorik utziko, eta, bertze orduz Verdunen Pericard aitzindariaren hilak bezala, zutituko zirela beren oroitzapenezko harriaren gibelean “etsaia” berriz garbitzeko! Ez, eta Alemanak gutartean ditugu, gure nagusi, etxean nagusi, ororen nagusi! Berrehun gizon buru zuri eta ehun eta hiruetan hogeita hamabortz zaldi, hamasei kanoi gotorrekin…”
  • “Parce que les Allemands sont à Ascain : dans le dernier village du pays ! Qui aurait cru cela : on pensait que les pauvres morts de la Grande Guerre ne permettraient pas un tel sacrilège, et que, comme en leur temps les morts du commandant Péricard à Verdun, ils se lèveraient de leur tombes  pour tuer à nouveau leurs « ennemis » ! Non, et les Allemands sont parmi nous, nos maîtres, maîtres à la maison, maîtres de tout ! Deux cents hommes blonds, et cent soixante quinze chevaux, avec 16 canons vigoureux… ”

Après avoir raconté l’arrivée des Allemands sur la place d’Ascain, « par la faute des Blum, Herriot, Cot, Daladier, Chautemps et autres oiseaux maudits », Elissalde raconte le quotidien de l’occupation : la peur que les jeunes filles ne sourient trop aux Allemands, le pillage des réserves de foin, le régime alimentaire des soldats (et la quantité d’œufs qu’ils étaient capables d’avaler), la fin de la contrebande à cause des douaniers allemands qui font, eux, réellement peur, le vélo, les pratiques religieuses des occupants ou leur découverte de la pelote.

Elissalde termine par une mise en garde : « Ez gitela adixkide heiekin : etsaiak dire !!! » [Ne soyons pas amis avec eux : ils sont l’ennemi !]

Azkaine, gure sorterria

Ascain vers 1950 – collection Delanghe – Bilketa

Le reste du manuscrit, à quelques corrections près, a été publié dans la revue Gure Herria, ainsi que dans un ouvrage élaboré par Piarres Xarriton et publié en 1985 aux éditions Elkar (Azkaine, gure sorterria), avec l’aide de l’association Euskaltzaleen Biltzarra et de la commune d’Ascain.

Comme le titre du manuscrit l’indique, le souhait de l’auteur était de réaliser un miscelánea sur Ascain, un ouvrage didactique au style désuet où le lecteur retrouve, pêle-mêle, de l’information, des opinions et du divertissement. Pour cela, Elissalde n’hésite pas à couper ses notes de bertso d’un autre grand azkaindar :  Jean-Martin Hiribarren.

Ainsi, Jean Elissalde compile des informations très hétéroclites sur son village. Notamment

L’origine du nom Ascain

Après avoir cité différentes théories sur l’étymologie du nom, il avoue sa préférence pour la théorie du chanoine Pierre Lafitte : « Az, mendia da: beraz aise ageri da zer den Azkaine: mendia gainean duena » [Az, c’est la montagne : on voit donc aisément ce qu’est Azkaine : celle qui a la montagne au dessus].

Demeures, église et cimetière

Eglise d’Ascain vers 1950 – collection Delanghe – Bilketa

Il passe en revue rapidement les maisons emblématiques du village dont Azkubea (résidence d’été de l’évêque de Bayonne), Martzeenia (maison natale des trois célèbres Chourio) ou Hargibelia (demeure du prêtre d’Arguibel brûlé pour sorcellerie).

Il insiste longuement sur l’église, parce « qu’il y en a peu qui soient plus belles que celle d’Ascain » (« eliza guti da Azkainekoa baino ederragorik ») et digresse quelque peu sur les cagots (« Jitoak ») totalement mis à l’écart du village, ayant même leur propre porte à l’église,  parce qu’ils étaient soit disant porteurs de la lèpre, ou plutôt – selon Elissalde –  parce qu’ils proviennent d’un peuple immigré des royaumes des Indes au XVe siècle.

Illustrations de tombes par Elissalde

Il s’attarde sur les tombes, les pierres tombales, le cimetière actuel et les anciens, et réfute totalement l’existence de cromlechs sur les flancs de la Rhune. « Jaun horrek ez nihork ez du Larrunen «Cromlech» direlakoetarik ikusi, Korrale handiak, ardi geriza batzu, dauzku horientzat hartu!!! » [Ni cet homme [Philippe Veyrin], ni personne n’a vu de soit disant « cromlech » sur la Rhune, ce sont des enclos, des abris pour les brebis, qu’il a pris pour tels ! »

Cromlechs de Gorostiarria, La Rhune.  Photo Dr Jacques Blot http://jacquesblot.over-blog.com/article-33993300.html

La Rhune

Elissalde raconte ensuite l’histoire du massif de la Rhune, les armées de Wellington, la visite de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie, les rapaces et la vue magnifique, qui – selon la rumeur – permettrait, par vent du sud et avec une bonne paire de jumelles, de voir jusqu’aux clochers de Bordeaux.

Il raconte, au travers d’un conte emprunté à Piarres Larzabal, l’origine des eaux du site dit des Trois fontaines, et la prédiction qu’y fit Jésus-Christ lui-même : « Euskal-Herriak iraunen du ur hunek dirauno! » [Le Pays basque durera tant que coulera cette eau !]

Voir le conte "L'or de la Rhune"

Les personnages célèbres d’Ascain

Il s’attarde ensuite longuement sur quelques personnages célèbres originaires du village. Parmi eux :

  • Le père capucin Clément Chaubadon, célèbre prédicateur du XVIIIe siècle,
  • Michel Chourio, traducteur de l’imitation de Jésus-Christ,
  • Pierre Chourio, frère du précédent et auteur d’œuvres liturgiques
  • Martin Chourio, sûrement père des deux précédents, qui, démis de ses fonctions de syndic général du Biltzar du Labourd, fomenta une révolte qui aurait pu aller loin s’il n’était mort en plein conflit.
  • Martin Hiribarren,  Prêtre et grand poète
  • Esteban Lapeyre, traducteur du Credo
  • Et surtout, lui-même Jean Elissalde, dit Zerbitzari.

  • “Orok herrian eta herritik kanpo badakite nor den Zerbitzari: Jean Elissalde jaun apeza. Nondik etorria ote zaio izen hori? Hona. Hamalauko gerla handi hartan, behin “Eskualduna” asterokoaren Hiriart Urruty jaun buruzagiari eskutitz bat igorri zion gerlako berriekin, eta bere eskutitza bururatu zuen eskutitz guziak egiten diren bezala: Zure zerbitzari, JE. Bada Hiriat-Urruty jaunari iduritu zitzaion berri horiek atsegin eginen zutela Eskualdun guzieri eta asterokoan agertu zituen “JE” kendurik eta “Zure zerbitzari” utzirik; Ondoko aldi batez ez zuen “Zerbitzari” baizik atxiki. Eta horra izen horren ixtorio guzia.
  • “Tout le monde au village et en dehors sait qui est Zerbitzari : le prêtre Jean Elissalde. D’où lui est venu ce nom ? Voila. Lors de cette guerre de quatorze, il envoya à Hiriart-Urruty, dirigeant de l’hebdomadaire « Eskualduna » un courrier avec des nouvelles de la guerre, et il signa son courrier comme sont signés tous les courriers : Zure zerbitzari, JE [Votre serviteur, JE]. Et voila qu’il sembla au sieur Hiriart-Urruty que ces nouvelles feraient plaisir à tous les Basques et qu’il les publia dans l’hebdomadaire, en enlevant « JE » et en laissant « Zure zerbitzari » [Votre serviteur]. Une autre fois, il ne garda que « Zerbitzari » [Serviteur]. Et voila toute l’histoire de ce nom.”

Curés, médecin et rebouteux

Dans la liste des autres personnages marquants du village, Elissalde liste les différents curés en charge de la paroisse, un célèbre médecin, Pinatel, qui fut aussi maire, ainsi que plusieurs rebouteux qui avaient grande réputation.

Sorcières

Illustration de sorcière par Elissalde

Les procès de Pierre de Lancre, en 1609, touchèrent durement Ascain, qui y perdit notamment son curé, D’Arguibel, 75 ans. Dans son presbytère, suite a une perquisition, on avait trouvé une croix cassée. Il fut brûlé devant l’église.

Malgré l’inquisition, les sorcières ont perduré à Ascain. La dernière qu’Elissalde ait connue, dans son enfance, s’appelait Gaxuxa Zipitria.

 

Les laminak

Les lamina, petits êtres magiques vivant la nuit en Pays basque, ont toujours existé à Ascain, et contrairement à ce que prétend Jean Barbier, ils étaient différents d'un village à l'autre.

S’en suit l’histoire des lamina de la ferme Uhalde.

Voir le conte "Les lamina de la ferme Uhalde"

Les maires, les instituteurs et les joueurs de pelote

Elissalde cite les maires dont il se souvient (Hirigoyen, Domingo Berho, René Minier, Leholaberry, Gracy et Pinatel), quelques instituteurs et surtout les grands joueurs de pelote de l’époque : Pettan Lasconateguy et Joseph Laduche, champion de France en cette année 1941, ou Ganich Ibarburu, qui pourrait rapidement retrouver son niveau s’il sortait des prisons allemandes, et tous les prédécesseurs : les Darruspe « Larru », Chabat Teiletche, Ganich Elissalde, Chemartin Sallaberry ou Ottare.

Le document numérisé

Retrouver le document numérisé sur Bilketa : http://gordailu.bilketa.eus/zoom.php?q=id:541866 

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