Le département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France détient, dans son “Fonds Celtique et Basque” (voir la liste des manuscrits), des manuscrits en langue basque peu étudiés.

Les documents cotés de 117 à 119 étaient originellement réunis en un seul document, un cahier de 136 pages contenant une copie de textes en basque ayant fait partie de la bibliothèque d’Antoine d’Abbadie. Le document originel a été découpé en 3 parties distinctes, correspondant chacune à la copie d’un document différent :

  • Le manuscrit coté FCB-118 et intitulé “Recueil de recettes vétérinaires, en basque par Jaure-Guiberry” est une copie réalisée entre le 9 et le 21 juillet 1891 d’un document plus ancien (une note rappelle une dette datant de 1840). Sur 28 pages, il liste toute une série de remèdes vétérinaires.(1)
  • Le manuscrit coté FCB-119 et intitulé “Recueil de recettes culinaires, en basque” contient 28 recettes de cuisine. Il s’agit généralement de recettes issues de la tradition française et traduites en souletin. (2)
  • Le manuscrit coté FCB-117 et curieusement intitulé “Recueil de recettes diverses, en basque, par Bidave” n’a, lui, rien à faire dans une cuisine. Il s’agit d’un manuel de savoirs “non conformes” aux dogmes scientifiques en vigueur.(3)

Le manuel de guérison de Bidave

Ce manuscrit n°117 ne dévoile que peu de choses sur son origine. Il est écrit en souletin, et est signé Bidave, sans autre précision.

Une mention en français stipule “J’appartiens au Sieur Andrau Goihaneix maçon à Barber Ordiarp donné le 6 février 1819” et une autre en basque “Donapaulen emana hilaren edo Harandaillaren 10 guerrenean. Bidave” [Donné à Saint-Palais le 10 février[?]”, sans mention d’année.

Il peut être découpé en 6 grandes parties :

Chacune des parties traite, directement ou indirectement, de guérison ou de connaissances nécessaires à la mise en place d’une guérison. La présence de quelques “secrets” destinés à impressionner les ignorants (“Le secret pour faire sauter une bague sans la toucher”) laisse à penser que le manuel n’est pas destiné au grand public, mais plus à une élite ou peut-être un apprenti.

La religion n’y a pas sa place. La seule prière citée est l’Ave Maria, mais elle ne sert qu’à mesurer la durée de cuisson du remède contre la diarrhée. La sorcellerie non plus. Le Sabbat n’y est évoqué qu’une seule fois, comme une bonne occasion d’utiliser le secret permettant de faire un feu “qui reste allumé quelque soit la quantité d’eau versée dessus”.

Toute cette connaissance est, dans l’esprit de l’auteur, scientifique, mais basée sur des branches de l’étude de la nature qui étaient déjà tombées en désuétude au 19e siècle : l’alchimie, l’herboristerie, la lithothérapie, la physiognomonie…

L’auteur cite la plupart de ses sources, notamment Aristote (-384,-322), Arnaud de Villeneuve (1240-1311) ou Albert le Grand (1193-1280) et note ce qu’il a pu expérimenter lui-même. Certaines expressions semblent traduites du français, d’autres le sont plus explicitement de l’espagnol, langue que l’auteur maitrise mal. (« (…) tartugaren gaineko estalgia (…) eta tartuga duk ene ustez apoarmatua. » [(…) le couvercle au-dessus de la tartuga (…) et la tartuga  est d’après moi la tortue.])

Le fonctionnement des complexions du corps humain

Les quatre complexions, allégorie. Extrait de  Illustrations de Calendrier et compost des bergiers, 1531

La première partie du manuscrit est un rappel sur le fonctionnement du corps humain : le corps humain fonctionne grâce à des “complexes” ou “complexions” qui peuvent être chauds, froids, humides ou secs. L’équilibre entre les quatre complexions permet un développement harmonieux du corps et un caractère équilibré. Un déséquilibre entraine des symptômes physiques aisément identifiables et des traits de caractères typiques. Le cerveau, le cœur, l’estomac et le foie ont un rôle important dans le développement de ces complexions.

Cette partie est inspirée des travaux du médecin grec Claude Galien (129-216) qui se basait lui-même sur la théorie des quatre humeurs d’Aristote. Bien que critiquée depuis longtemps, c’est une approche de la médecine qui survécut jusqu’au 19e siècle.

Les 7 chapitres de  cette partie :

Le manuscrit ne fait pas mention d’un 7e chapitre.

Traité de physiognomonie

Aristotelis secretum secretorum, 15e siècle

La deuxième partie de l’ouvrage est un traité de physiognomonie, sûrement inspiré du Secretum secretorum, ouvrage arabe du 10e siècle, faussement attribué à Aristote et plusieurs fois traduit en Europe au cours du Moyen-âge.

La physiognomonie est une pseudoscience tentant d’effectuer un lien entre les caractéristiques physiques d’un individu et son caractère. Elle est un dérivé de la théorie des humeurs d’Aristote et des complexions de Galien. Elle a parfois été utilisée par certains médecins ou guérisseurs pour faciliter les diagnostics.

Le manuscrit liste tous les signes interprétables sur : les cheveux, la coiffure, les sourcils, les yeux, le nez, la bouche, les dents, la langue, la parole, les doigts, le menton, la pilosité dorsale, le visage, les oreilles, la tête, le cou, les épaules, les bras, les mains, la poitrine, le ventre, la chair du corps, les côtes, les fesses, les genoux et les jambes.

Les vertus thérapeutiques du romarin

Rosmarinus officinalis

Le romarin est une plante dont les vertus thérapeutiques sont connues depuis longtemps. D’après l’auteur, cette plante, bien utilisée, permettrait de guérir à peu près n’importe quelle maladie.

Bien que l’on sente une volonté initiale de classer les différentes vertus du romarin dans un ordre cohérent, basé sur l’étude des modes d’exploitation d’abord des différentes parties du romarin (branche, fleur, feuille, jus), puis des différents modes de préparation (sans préparation, broyés, bouilli, grillé…), les premiers paragraphes de cette partie restent très désordonnés.

Les deux dernières parties, sur le “balsamique” de romarin et le vin d’Arnaud de Villeneuve sont plus structurées. Les sources (Arnaud de Villeneuve (1240-131) et de Gabriel Alonso de Herrera (1475-1540)) sont citées. Ces deux préparations, plus complexes que les précédentes ont des effets moins “rationnels” (jeunesse éternelle, beauté…).

Voir notamment des recettes à base de branche, de fleur et de feuille, de fleurs mélangées, d’eau de romarin, de feuilles et d'écorce grillées, de romarin bouilli, ou le vin d’Arnauld de Villeneuve.

Traité de lithothérapie

Collection de bézoard Photo Gerhard Elsner CC-by-sa

La partie suivante, intitulée par l’auteur “segretu eta berthute preciosa coin beitie” [Quelques secrets et vertus précieux] démarre par un descriptif des différentes propriétés des pierres précieuses.

Si quelques “secrets” pratiques sont également dévoilés, les principales propriétés des pierres mises en avant sont leurs vertus guérisseuses ou protectrices.

La connaissance de l’auteur des propriétés de ces pierres semble plus théorique que pratique, basée notamment sur les écrits d’Albert le grand (1200-1280). Il semble n’avoir jamais vu certaines pierres (il exagère fortement la capacité luminescente du rubis) et certaines des pierres qu’il décrit semblent également n’avoir même jamais existé (pierre d’aigle, pierre d’hirondelle, pierre de Pandore…).

Les différentes pierres décrites :

Vertus et secrets de diffÉrentes choses

Une peau de serpent peut être utile dans bien des cas… Photo Christian Fischer CC-by-sa

Le chapitre se poursuit avec une compilation de « secrets » curieux, pratiques, miraculeux ou surprenants.

On y retrouve des remèdes à base de peau de serpent, des trucs plus ou moins magiques contre les puces, les rats ou les frelons, de nombreuses astuces sur le vin et le vignoble (« le secret pour savoir s’il y aura du bon vin avant que le raisin n’apparaisse ») ou des choses très diverses comme la protection contre les loups, empêcher quelqu’un de s’endormir dans un lit, empêcher les femmes enceintes de manger d’un plat

Les remèdes

La dernière partie du manuscrit contient un descriptif de seize recettes de remèdes. Les matières premières utilisées sont végétales (chardon, laurier, menthe, farine de haricot…) ou animales (foie de coq, miel, foie d’ours, lait de chèvre, taupe…). Chaque recette, ou quasiment, est attribuée à un auteur, médecin, botaniste ou alchimiste de l’Antiquité ou du Moyen-âge.

On y retrouve des remèdes contre :

Le document numérisé

Retrouver le document numérisé sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10037716r

 

(1) Publié par Txomin Peillen dans le Bulletin du Musée Basque n°57 de 1972

(2) Publié par Irantzu Epelde dans ASJU 2008, pp.283-302, "Zubererazko eskuizkribatu baten edizioa"

(3) Publié par Txomin Peillen dans Anuario de Eusko Folklore n°39, 1994-1995 ("Alberto Magno ta beste, Bidaveren eskuidazkian") et dans le Bulletin du Musée basque n°74, pp 127-140 sous le titre "Alberto Magno euskaraz"

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