Apprendre à lire à un enfant est une étape importante quelle que soit la langue, mais déterminer la meilleure méthode pour y parvenir produit toujours des débats enflammés.

En 1828, de l’imprimerie Lamaignère à Bayonne, sort un petit livret qui ne fera pas grand bruit. Il est écrit en labourdin, signé du nom d’Eyhartz, prêtre, et propose une nouvelle méthode d’apprentissage de la lecture en basque, applicable en classe, mais également à la maison.

Le livre, bien que rempli d’incohérences et de grossières fautes d’impression, sera tout de même conservé par Maurice Harriet (1814-1904),  dans la bibliothèque (1) qui sera léguée, à sa mort, au petit séminaire d’Ustaritz, puis confiée à Pierre Lafitte(2). Pierre Lafitte développera cette bibliothèque tout au long de sa vie, pour la scinder en trois parties à sa mort : la littérature au petit séminaire, la philosophie et la religion au grand séminaire, et les 4000 ouvrages du fonds basque à l’association diocésaine. Cette dernière confiera par dépôt ce fonds à la Médiathèque de Bayonne. Le petit livret d’Eyhartz est toujours là, dans les réserves de la médiathèque, et désormais sur le site internet Bilketa.

Introduire le jeu dans l’apprentissage

Eyhartz constate d’abord que les pratiques en vigueur à l’époque ne sont pas bonnes. Les références proposées au enfants (des adaptations de la vie de Jésus) sont plutôt ennuyeuses, l’enseignement des premières règles est trop compliqué (et contraires aux préconisations des pédagogues Charles Rollin (1661-1741) et Charles Lhomond (1727-1794)), et les enseignants n’insistent pas suffisamment sur l’importance des 5 voyelles qui devraient pourtant constituer la clef de voute de la lecture. Enfin, et surtout, les méthodes actuelles provoquent beaucoup trop de larmes qui pourraient être évitées.

Eyhartz propose donc un apprentissage par étapes, basé sur la maîtrise des voyelles, et divisé en 5 jeux à la difficulté progressive.

Les règles du jeu du B-BA

Première étape

Pour la première étape, le maître ou le père de famille doit préparer autant de cartons qu’il a d’enfants dans son école ou sa famille  (« yaun errientac, edo aita familiacuac, behartu ukhan bere escolan edo familian haur duin bezen bat cartoy »).  Il découpera ses cartons en cinq quarts (« bortz laurdenca ») et inscrira sur chaque quart l’une des 5 voyelles, accompagnée d’un chiffre.

Quand l’enfant a appris chacune de ces 5 lettres principales une par une, il faut lui donner la seconde série de cartons, composés de lettres allant deux par deux (et accompagnées d’un chiffre)

Dès que l’enfant a appris cette série, il faut lui donner la série suivante, composé de 5 séries de trois voyelles (et un chiffre).

Deuxième étape

Pour la deuxième étape, il faut un sac ou un tiroir dans lequel on insérera des boules ou des cartes sur lesquelles sont inscrites des combinaisons de lettres et de chiffres, en alternant les écritures romaines  et les écritures manuscrites.

Troisième étape

La troisième étape s’apparente à un loto, où l’un des enfants les plus éclairés (« argituen bat ») tire au sort une boule ou une carte dans le sac (ou le tiroir) préparé à la deuxième étape et énonce à haute voix ce qui est écrit dessus. Chaque enfant tente de reconnaitre ce qu’il entend et vérifie s’il possède ou non cette combinaison dans l’une de ses cartes.

Le premier qui marque les cinq cases de sa carte l’emporte.

Quatrième étape

Progressivement, le père de famille – ou l’instituteur – va augmenter la difficulté en proposant des combinaisons de lettres plus élaborées ou plus longues, et dans lesquelles de premiers véritables mots apparaissent (« zoaz », « dugu »…)

Cinquième étape

La dernière étape consiste à donner à l’enfant des phrases à lire qu’il connaît déjà par cœur, à chacun dans sa langue, qu’il sache et connaisse ce qu’il lit. (« Bakotchari bere heradaran, amorecatic yaquin dezaten eta ezagut zer iracurtzen duten. »)

Les avantages de la méthode

 Eyhartz liste huit bonnes raisons d’appliquer sa méthode :

  • la première est de diminuer le nombre de larmes générées par les anciennes méthodes,
  • la deuxième est que sur 10 personnes qui ne savent pas lire dans les pays basques, 9 pourraient apprendre avec cette méthode,
  • la troisième est de permettre aux familles dont les instituteurs sont loin, d’éclairer eux-mêmes leurs enfants,
  • la quatrième est de faciliter l’apprentissage du français ou de l’espagnol, pour les enfants qui auront appris à lire grâce à cette méthode,
  • la cinquième est d’apprendre en même temps les chiffres basques et les chiffres arabes,
  • la sixième est de permettre d’apprendre à lire sans avoir à apprendre à écrire,
  • la septième est de permettre l’apprentissage de toutes les langues, que ce soit l’hébreu, le chaldéen, le syrien, le turc ou n’importe quelle langue d’Europe,
  • la huitième et dernière raison est que cette méthode propose une solution simple et efficace pour propager une seule et même langue (en l’occurrence le basque) dans toute l’Europe, même s’il est paradoxal que 99% des basques ne sachent pas écrire.

  • Voir le texte en françaisZortzigarrena, azkenean,  joko jostagarri bezain argitsu, eta Europako jende guztien, nolakoa nahi den izan dadin horien erdara amatarra, igual den joko honen asmamenduak eta imintzioak ez badiete erdiets arazten atsegina eta loria, Europa guztian erdara bera hedatzeko, jadanik Jesuseko letren batasuna, eta euskaldun zifren balioaren batasuna, hedatuak diren bezala: bederen neure entsegu guztiak eginak dituzket euskaldun deusik ez dakitenen, eta ilunpean lo dienetan pulunpatuak daudenen argitzeko, hélas nork sinets dio? Ehunetarik laurogei eta hemeretzik ez dakitela idazten ere Euskal Herrietan; nehon ez delarik hartze hoberik.
  • Euskarazko testua ikusiLa huitième, finalement : ce jeu aussi ludique qu’éducatif, et dont les inventions et les gestes feront naître plaisir et joie pour tous les gens d’Europe, quelle que soit leur langue maternelle, de manière à répandre une même langue dans toute l’Europe, comme sont déjà répandues les lettres de Jésus ou la valeur des chiffres basques : j’aurai au moins produit tous mes efforts pour éclairer les basques ignorants qui sommeillent, plongés dans l’obscurité, hélas ! qui le croirait ? quatre-vingt-dix-neuf sur cent ne savent pas écrire dans les Pays basques, quand il n’y a nulle part ailleurs meilleur terreau.

Le document numérisé

Retrouver le document numérisé sur Bilketa : http://gordailu.bilketa.eus/zoom.php?q=id:568776

(1) Maurice Harriet eta euskal Idazleak, Arantxa Hirigoyen

(2) Pierre Lafitte, sa bibliothèque à la médiathèque de Bayonne, sur bilketa

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