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La pandémie que nous vivons actuellement n’est pas sans rappeler la terrible grippe dite espagnole qui sévit dans le monde en 1918 et 1919. Originaire du Kansas, la pandémie essaima pour toucher massivement l’Inde, la Chine, et dans une moindre mesure l’Europe et les Etats-Unis, qui connurent tout de même de graves pertes. La maladie fut appelée « grippe espagnole » car l’Espagne, non impliquée dans la première guerre mondiale, fut la première à publier librement des informations relatives à l’épidémie.1 Le Pays basque, zone de brassage de populations, ne fut pas le territoire le moins touché.

« Courant septembre 1918, de part et d’autre de la frontière de la Bidassoa, d’abord à Irun puis à Hendaye et Fontarabie, apparaît brusquement une épidémie de grippe accompagnée de complications respiratoires, et ce, avec une virulence inhabituelle. Elle s’étend vers le sud, à partir de ce noyau initial situé autour de l’embouchure de la Bidassoa, arrivant en octobre à Vitoria-Gasteiz, Bilbao et Pampelune. L’épidémie s’étend également vers le nord par la Côte basque, touchant en octobre Biarritz ainsi que d’autres villages. Au mois de novembre, elle atteint l’intérieur d’Iparralde et la zone pyrénéenne, y provoquant une mortalité sélective. »2

D’après cette étude, le Pays basque intérieur en Iparralde fut moins touché que les communes de la Côte telles Irun, Hendaye, Fontarabie, elles-mêmes moins que les grandes villes d’Hegoalde comme Vitoria – Gasteiz. La population fut inégalement touchée selon l'âge, avec des taux de mortalité élevés pour 20-30 ans. En revanche, toutes les classes sociales furent frappées, des plus modestes aux plus aisées : il est notable qu'Edmond Rostand, qui vivait à Cambo-les-bains à cette époque, périt de la maladie à 50 ans.

Le journal Eskualduna évoque cette grippe dans quelques articles épars, au cours de l’automne 1918.

 

  • Le premier, daté de septembre 1918, est écrit de Santa Grazi (Sainte-Engrâce) en Soule. Il rappelle les terribles épidémies de choléra et de variole du siècle précédent.

Édition du 27 septembre 1918

  • SANTA-GRAZIA

    Españan hasirik, Europako bazterrak iharrusten dutian marranta, grippe espagnole delako hori heltu da Santa Graziara ere. Beztorduzko izurritiaren gañen erran ziena, ez dutu oro hil erazten bena bai haboruak joiten. Zorigaitzez hilak badira.

    Eritarzun kozudunetarik da marranta hori. Ez goguan igaran : Jinen da hala behar bada eta bestela ez. Hori zozokeria lizateke. Behar dira, ezaxolkeriarik gabe, hartu izaririk hoberenak holako ikusliar baten etxen sartzera ez uzteko. Eritarzun zarrari ahal oroz bidiak hautsi behar dira eta bide zuhurrenetik bat da garbitarsun handia : garbitarsuna gaindika etxetan, etxe ondoetan, jendetan, soinetakoetan, janarian, edatekoan, bereziki urean.

    Hura kozu gaixtoen erabiltzale lehena da. Uduri zaiku, ihun izatekoz, haur argi eta xahiak ditugula heben. Bada haatik zerbait bortu ondo huntan eritarzun kozudunak hedatzen dutiana : 1855 eko koleran, leku hau zinez jorik izan zen ; 1870eko gerlatik landa pikota beltzak heben herexa egin zian : grippe espagnole hau inguruka orotan dabila, bena ez heben gutienik.

  • SAINTE-ENGRÂCE

    Ayant démarré en Espagne et infesté diverses parties de l’Europe, la maladie dénommée « grippe espagnole » est parvenue à Sainte-Engrâce aussi. Comme cela fut dit pour l’épidémie de peste, tous ne meurent pas, mais beaucoup sont frappés. Malheureusement, il y a des morts.

    Cette grippe fait partie des maladies les plus contagieuses. Ne pensez pas : elle viendra s’il doit en être ainsi, et sinon non. Ce serait une sottise. Il faut, sans légèreté, prendre des mesures pour ne rien laisser entrer de tel dans sa maison. Il faut couper toutes les routes possibles à cette sale maladie, et un moyen des plus sages est de veiller à une grande propreté : propreté irréprochable dans les maisons, autour des maisons, dans les vêtements, la nourriture, la boisson, et particulièrement l’eau.

    L’eau est le premier vecteur des mauvaises contagions. Nous vivons semble-t-il dans un endroit, s’il en est, où les eaux sont claires et pures. Il y a cependant dans ces montagnes quelque chose qui favorise les maladies contagieuses : nous avions été sévèrement touchés par le choléra de 1855 ; après la guerre de 1870, la variole laissa des traces ici ; cette grippe espagnole rôde partout, et ici non moins qu’ailleurs.

 

  • Dans un article de novembre, Eskualduna décrit une épidémie dont autorités et populations ignorent les origines et le mode de dissémination, et qui donne lieu à toutes sortes de spéculations  :

Édition du 11 octobre 1918

  • Ez ontsa

    Soldadotarat ere hedatu da, dakizuen gaitza. Eri handi izan dira hanitzak zonbait egunez, parrastaño bat hil ere ba.

    Gaitz zahar eta tzarra, betidanikakoa, ehun izen bat bertzearen ondotik jauntzi ukan gatik. Duela hogoi urte deitzen zuten influenza, orai grippe.

    Zertarik den heldu eta nola, nehork ez jakin. Han hemenka artean zafratzen dituela bazterrak, dugu bakarrik ikusten. Iragan mendean, hiru andanaz xahutu omen zuen Frantzia. 1889ian ondarrik, ehun mila buruz gainetik ereman zituela diote jakintsunek.

    Hanitz gaitz moten haziak baderabilzagu guhaurekin. Bertzalde lurrean, airean, urean, nun nahi badira. Hotzak, beroak, hezeak ala uspelak dituen gaixtatzen gehienik, ez ginakike, ez ditugulakotz hurbilik ere ezagutzen oro. Noizetik noizera lurrak berak, bere goiti-beheitian, ez dakigula nola hazkurri hobea dakotela emaiten, luke iduri.
    Aurten holetan delako gaitza Espainiatik da abiatu; gero, jo ditu kasik batean Frantzia eta Sueda, Alemania bera tokitan hunkiz.

    Aipatu hazi gaixtoek daukutenez pozoindatzen odola eta gure barneko harat-hunata trabatzen, ala gure barnea bera den airetik edo hazkurritik andeatzen lehenik, nork erran? Zernahi izanik, ez-ontsa jartzen da jendea; bete batek hartzen du; biriak (les poumons) zazko ardura gaizkuntzen; batzutan gilxurrinak; bertze batzutan, bakanago, méninges direlako buru eta bizkar barneko muñen inguragailuak.

  • Malaise

    La maladie s’est aussi répandue parmi les soldats. Beaucoup ont été très malades pendant plusieurs jours, un certain nombre d’entre eux est mort également.

    C’est une maladie ancienne et mauvaise, connue de tout temps malgré la centaine de dénominations qu’on a pu lui attribuer tour à tour. Il y a vingt ans on l’appelait influenza, et maintenant grippe.

    D’où elle provient et comment, personne ne le sait. Nous constatons en revanche qu’elle frappe sévèrement ici et là. Au siècle dernier, elle aurait balayé la France à trois reprises. Dernièrement en 1889, les spécialistes disent qu’elle a emporté plus de 100 000 personnes.

    Nous transportons avec nous les germes de multiples maladies. De plus il s’en trouve partout : dans le sol, l’air, l’eau. Est-ce le froid, la chaleur, l’humidité, la pourriture qui les rend nocifs, nous ne saurions le dire, car nous ne les connaissons pas bien. Il semble aussi que la terre elle-même parfois, dans ses mouvements, alimente on ne sait comment leur croissance. La maladie qui court cette année a démarré en Espagne ; ensuite elle a atteint presque en même temps la France et la Suède, touchant également l’Allemagne par endroits.

    Est-ce que ce sont ces germes qui empoisonnent notre sang et gênent le fonctionnement de notre organisme, ou bien est-ce notre organisme qui s’altère en premier, du fait de l’air ou de notre alimentation ? Quoi qu’il en soit, les personnes atteintes voient leur état de santé se dégrader ; elles respirent mal, ce sont souvent les poumons qui sont atteints, parfois les reins ; parfois, plus rarement, les méninges, qui sont l’enveloppe de la cervelle et de la moelle épinière.

 

  • Quelle attitude tenir devant les risques de contagion ? De bons conseils sont prodigués aux lecteurs du journal :

Édition du 11 octobre 1918

  • Ez izi ; iharduki bainan neurriz : horra zuhurtzia. Ohean jar eta beroki egon ; huskiz haz, esne gutirekin jalgitea delarik ; edan tisana, eske deno, eta alcool on zortaño bat. Zaharren erakaspen hoik baino hoberik ez du orainokoan nehork hanbat asmatu. Eskuen, ahoaren, zintzur eta sudur barnean xahutzea ez da kalte, ahal delarik, Eskualdunak ondar aldian ederki bezain zuhurki zion bezala.

    Hiltzeaz ez ukan beldurrik ; oroit lotsarik gabe, kasik gozoki, ez-deusetarik girela hilkor. Bertzalde, deseginik ere ez gira galtzen, eta ez da gutarik nehor baitezpadakoa, gizon bezala.

  • N’ayez pas peur ; résistez, mais avec mesure : voilà où loge la sagesse. Mettez-vous au lit, et restez au chaud ; nourrissez-vous de restes, voire d’un peu de lait ; buvez de la tisane, si nécessaire, et une goutte de bon alcool. Personne n’a pour l’heure trouvé mieux que ces enseignements de nos anciens. Il est bon aussi de nettoyer ses mains, bouche, gorge, et l’intérieur du nez, quand c’est possible, comme Eskualduna vous le proposait prudemment lors d’une récente édition.

    Ne craignez pas la mort ; rappelez-vous sans peur, et presque avec plaisir, que nous sommes de simples mortels. De plus, même décomposés nous ne disparaissons pas, et aucun de nous n’est indispensable, comme être humain.

 

  • Eskualduna signale les ravages de la maladie dans d’autres parties du monde : Ici, le décès du curé d’Arbouet, Pierre Alçuyet, vers Salonique.

Édition du 15 novembre 1918

  • BAXENABARREN

    Arboti

    Arbotiko jaun erretora, Pierre Alçuyet, hil izan da Salonikako eskualdean, urriaren 23an. Grippe delako eritasun izigarria bildu du berak, soldado erien artatzen ari zelarik arta handienarekin. Aitzindariek, jakinik zer eri-artatzailea zen, eman diote hortako eman dezaketen sari handienetarik bat. Jainko onak handiagoa emanen dio. Gure otoitzetan galda dezagun ardiets dezan lehenbailehen.

  • EN BASSE-NAVARRE

    Arbouet

    Le curé d’Arbouet, Pierre Alçuyet, est décédé dans la région de Salonique, le 23 octobre. Il avait contracté la terrible maladie dénommée grippe, alors qu’il soignait les soldats malades avec la plus grande application. Ses supérieurs, pour rendre hommage au soignant exemplaire qu’il était, lui ont remis l’une des distinctions les plus élevées. Le Seigneur lui en accordera une plus grande encore. Demandons dans nos prières qu’il y accède au plus vite.

 

  •  La Tunisie est également touchée.

Édition du 29 novembre 1918

  • (Grippe Espagnole) delakoa alha dugu hemengaindi ere, egiten duela beretarik. Frango bortizki jo du Tunisia guzia. Haatik eztitzeko xedetan dela iduri luke.
  • Ladite grippe espagnole se répand par ici aussi, et sévit de même. Elle a frappé durement toute la Tunisie. En revanche, il semble qu’elle soit en train de s’atténuer.

Au final, assez peu de mentions, pour une affection qui s’avéra meurtrière, y compris dans les campagnes éloignées. Nos ancêtres de 1918 étaient-ils si fatalistes ? Les quatre années du conflit mondial, le nombre effarant des victimes de la guerre, de la tuberculose, les conditions de vie et de santé précaires que signalent les journaux de cette époque peuvent le laisser penser…

 

 

 

2 La pandémie de grippe espagnole sur la côte basque (1818-1919). Anton Ertoreka, Le Bulletin du Musée basque, 1er semestre 2009.