Antoine d’Abbadie (1810-1897)

Antoine d’Abbadie est peut-être le plus grand savant que le Pays basque ait connu. Né à Dublin en 1810 d’un père souletin et d’une mère irlandaise, il a dix ans quand la famille s’installe à Paris. Il étudie à la Sorbonne, au Muséum d’histoire naturelle et au Collège de France des matières aussi différentes que les sciences, le droit ou la linguistique.

Il voyage énormément, au Brésil d’abord pour des études sur le magnétisme et la géodésie, en Éthiopie surtout, où il passe douze ans et fait d’importantes recherches en cartographie, géographie, géologie, archéologie, ethnologie et linguistique. Passionné d’astronomie, il ira en Norvège, en Castille ou en Algérie observer les éclipses solaires et en Haïti étudier le passage de Vénus devant le soleil.

Ses travaux sont très appréciés de ses contemporains et Antoine d’Abbadie est membre de nombreuses sociétés savantes telles que le Bureau des Longitudes, la Société de Géographie, la Société d'Anthropologie ou la Société de Philologie. Les honneurs l’accompagnent toute sa vie : médailles d’or et d’argent de la Société de Géographie, médaille Arago, Légion d’honneur. Il fut maire d’Hendaye, président de la Société de Linguistique, de la Société de Géographie, et surtout de la très prestigieuse Académie des Sciences en 1892.

Il meurt en 1897, sans enfant. Il léguera son somptueux et atypique château d’Abbadia à l’Académie des Sciences, et un tout autre héritage au peuple basque.

« Euskaldunen aita », le « père des Basques »

Bien qu’il soit né en Irlande, qu’il ait vécu sa jeunesse entre Paris et Toulouse, éternel globe-trotter, Antoine d’Abbadie reste néanmoins très attaché au Pays basque. La langue basque, tout d’abord, lui est primordiale. En 1836, âgé alors de 26 ans, il publie déjà avec Augustin Chaho des Etudes grammaticales sur la langue euskarienne. Il poursuivra ses travaux sur la langue jusqu’à sa mort, notamment aux côtés du prince Louis-Lucien Bonaparte.

Il est très attaché au Pays basque lui-même, à son peuple et à ses traditions, quitte à y ajouter un brin de mythe comme le montre une de ses notes dans un carnet : « Nous autres, Basques, nous sommes un secret, nous ne ressemblons pas aux autres peuples, fiers de leurs origines et pleins de traditions nationales. Si nous avons un fondateur, un premier aïeul, c'est Adam ».

Pour lui, l’émergence du concept d’État-Nation à la fin du siècle précédent, la centralisation des pouvoirs à Paris et les effets de la Révolution de 1789 mettent en péril la préservation de l’identité basque. Il créera donc les « fêtes basques », qu’il financera et développera, et qui contribueront à réveiller la fierté du peuple basque. En 1892, Antoine d’Abbadie recevra un makila d’honneur et le prestigieux surnom d’ « euskaldunen aita » (père des Basques) pour cette entreprise de près d’un demi-siècle.

Des fêtes de l’Eglise aux fêtes basques, en passant par les jeux floraux

Urrugne 1851

La première « fête basque » d’Antoine d’Abbadie est organisée à Urrugne les 8 et 9 septembre 1851, sous le titre d’« Eliça-besta » (Fête de l’Eglise). Il s’agit d’un concours de pelote basque, et 600 francs de prix sont distribués aux vainqueurs.

 

Fonds Antoine d'Abbadie (BnF)

Reconduite d’année en année, dans différents villages, cette fête va peu à peu se développer, et rapidement, d’autres défis viennent enrichir le programme. Les concours de poésies en langue basque, qu’ils soient écrits (« bertso-paperak ») ou improvisés (« laster koplari »), vont y prendre progressivement une place importante. Inspirés des jeux floraux disputés en Occitanie dès le 14e siècle, ces joutes littéraires verront s’affronter les meilleurs bertsolari du siècle (Oxalde, Martin Halsouet, Zalduby, Larralde, Elissamburu…). Le jury sera régulièrement composé de sommités rassemblées autour de l’inamovible Capitaine Jean-Pierre Duvoisin qui y officiera pendant près de quarante ans.

Sare, 1867

En 1867, la fête est organisée à Sare. Les prix distribués sont les suivants :

1. Un makila basque, argenté, et une once d’or, à celui qui fera les plus beaux vers ;

2. Une once d’or, au meilleur improvisateur ;

3. 400 francs, à ceux qui gagneront la partie de rebot ;

4. Une once d’or, au meilleur joueur de pelote, qu’il soit gagnant ou perdant de cette partie ;

5. Une once d’or, et une ceinture de soie, au meilleur joueur de jeu de paume basque ;

6. Trois prix : le premier de 60 francs, le deuxième de 50 francs, pour les deux meilleures vaches laitières blondes d’Urrugne, Ascain, Sare et Bera ; et le troisième de 20 francs pour la plus belle génisse des mêmes lieux.

 

Fonds Antoine d'Abbadie (BnF)

Mauléon, 1880

En 1880, cette fête, sous sa nouvelle dénomination de « Uscaldun Jey handiac » (Grande fêtes basques)  a lieu à Mauléon, en Soule, d’où est originaire la famille d’Antoine d’Abbadie. Elle reste dans la lignée de celles tenues à Urrugne ou à Sare (il est précisé en tout petit, au dessus de la date : « Eliza bestaren estacuruz », à l’occasion de la fête de l’Eglise), mais le programme, étalé sur 4 jours, a pris une toute autre ampleur. On y retrouve, entres autres :

  • Fête musicale
  • Défilé au flambeau
  • Remise des prix du concours de poésie
  • Danses basques
  • Grand bal basque, avec de la lumière électrique
  • Grande partie de pelote au rebot
  • Course des jeunes hommes
  • Danses des mutxiko
  • Grand feu d’artifice
  • Concours de vaches laitières

 

Fonds Antoine d'Abbadie (BnF)

Durango, 1885

Progressivement, Antoine d’Abbadie va organiser ces fêtes basques, ou « jeux floraux » (Lore jokoak) dans de nouvelles communes, sur l’ensemble du Pays basque. On le retrouve ainsi à Durango en 1885. Le programme de ces jours-là énumère les 18 prix de poésie mis en jeu (dont Kantachoa jaialdi euskarazkoen asmatzalle Mr. D’Abbadie-ri ezarrigarria antz erritar bateri kanturako, soit le prix pour la meilleure ode à l’inventeur des fêtes basques qu’est M. d’Abbadie sur un air populaire afin de pouvoir être chanté), les 5 prix de création musicale et les 4 prix de peinture et de dessin.

Fonds Antoine d'Abbadie (BnF)

Saint-Jean-Pied-de-Port, 1894

En 1894, c’est au tour de Saint-Jean-Pied-de-Port d’héberger ces « Grandes fêtes basques ». L’affiche est alors en français, avec la volonté sûrement de s’adresser également à des non-basques afin de partager et promouvoir la richesse de cette culture. On y retrouve les rituelles parties de pelote (« partie de paume au rebot »), ou épreuves « d’improvisation poétique en langue basque », de nombreux concours (concours d’Irrintzinas, course aux cruches, vaches laitières, course à pied…), de la modernité (lancement d’un ballon montgolfière, illumination à l’électricité) et beaucoup de tradition (mascarade notamment).

 

Fonds Antoine d'Abbadie (BnF)

Ascain, 1900

La mort d’Antoine d’Abbadie en 1897 n’interrompra pas cette tradition, et ces fêtes perdureront, par une filiation directe, pendant encore une trentaine d’années. L’affiche d’Ascain en 1900, des « jeux basques fondés par feu M. Antoine d’Abbadie, de Hendaye » en témoigne. L’autre titre de l’affiche : « Fête patronale de l’Assomption » préfigure ce que l’on retrouvera plus tard : des fêtes de villages revenant chaque année et dont les programmes restent encore aujourd’hui souvent fortement marqués par l’influence d’Antoine d’Abbadie.

 

Fonds Antoine d'Abbadie (BnF)

Retour sur Azpeitia, 1893

En septembre 1893, ces fêtes basques ont lieu à Azpeitia, en Gipuzkoa. Charles Bernadou, historien et politicien de Bayonne a l’occasion d’y participer d’une manière privilégiée. Il fera le récit détaillé de son aventure dans Azpeitia – Les fêtes euskariennes de septembre 1893 qu’il publie en 1894.

Il rappelle le contexte de ces festivités :

« (…) Et l'occasion est venue s'offrir le samedi 9 septembre, doublement attrayante, puisqu'au plaisir de faire un second voyage tra los montes en aimable compagnie se joignait pour nous la joie d'assister enfin à ces fêtes euskariennes organisées depuis quarante ans et plus par notre illustre compatriote, M. Antoine d'Abbadie, tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre des localités des sept provinces basques de France et d'Espagne.

On sait le noble but poursuivi par le châtelain d'Abbadia : exciter chez tous les Basques le vif amour de leur pays natal, de leurs usages, de leurs jeux, de leurs chants si originaux ; maintenir les traditions des poètes euskariens, de ces improvisateurs si féconds, de ces danseurs et de ces joueurs de pelote aux allures si vives, si harmonieuses.

On sait aussi quel éclat ont eu ces fêtes dès le début à Urrugne, puis à Sare, puis par delà les Pyrénées ; et, pour ne rappeler que les dernières, nos lecteurs n'ont pas oublié le concours et les applaudissements qui saluèrent l'année dernière les fêtes de Saint-Jean-de-Luz.

Cette année c'est à Azpeitia, au fond du Guipuzcoa, dans l'une des plus riantes vallées du Pays basque espagnol, qu'elles ont eu lieu les 10, 11 et 12 septembre. Et là, comme partout, nos Basques, Français et Espagnols, ont chaleureusement fraternisé et porté aux étoiles leur illustre compatriote Don Antonio Abbadia !

 (…) »

Il décrit ensuite heure après heure tout ce qu’il a pu observer. Voici le récit de la première journée des fêtes :

« Le lendemain, dimanche, premier jour de la fête, la charanga parcourt la ville dès les premières heures, jouant l’Euskaro casero, pas redoublé avec accompagnement de tambour, fort harmonieux ;

(…) A dix heures et demie le cortège, maire en tête, se rend à la Casa Consistorial et préside aux premiers jeux du haut du balcon.

Mais tout d'abord, et sur les indications de M. d'Abbadie, il est procédé à la nomination des trois juges du premier concours : pour ce faire, trois jetons ou haricots blancs sont jetés dans une urne, mêlés à des jetons ou haricots noirs; chacun des assistants qui ont témoigné le désir de prendre part à l'élection et dont la liste a été préalablement dressée, tire à son tour un haricot, et les trois qui ont tiré les trois haricots blancs nomment les trois juges : en cas de partage des voix entre les électeurs, les juges sont tirés au sort.

Cette curieuse cérémonie empruntée par M. d'Abbadie aux usages des anciennes paroisses du Pays basque, et notamment de Biriatou, se répètera avant chaque concours, et chaque fois les juges seront différents.

Le concours des coureurs (lasterkaris) commence entre dix concurrents tous pleins de feu et d'entrain, trop de feu même, car l'un d'eux se casse malheureusement la jambe. Les coureurs ont à faire un assez long parcours, dix fois la longueur de la place, du péristyle de la Casa Consistorial au bord de l'Urola, aller et retour. Chaque coureur doit, à chaque tour, prendre une pomme dans un panier au bord de l'Urola et la porter à un autre panier sous le péristyle. Le vainqueur est Arrozpide, le plus âgé des concurrents, un aizkorralari (bûcheron) de la haute montagne, vigoureux et élancé ; il reçoit tout joyeux les 60 francs en or ; le second prix (30 francs) est gagné par Manuel Aizpuru d'Azpeitia, et le troisième (10 fr.) par Francisco Echeberria, d'Elgoïbar.

La course est suivie de la première partie de pelote, le jeu entre tous aimé de nos Basques : c'est une partie de blaid à mains nues entre deux enfants d'Azpeitia, Ignacio Alberdi et José-Maria Beriztain, et deux Azcoitians, Modesto et Javier Larranaga; les points sont chaudement disputés sous un soleil ardent que M. d'Abbadie tout le premier brave avec une intrépidité juvénile et qui rappelle le voyageur en Ethiopie. Tout le monde admire le coup d'œil, l'adresse, l'étonnante agilité de ces jeunes gens; mais à une heure et demie ils sont ex-æquo à 33 points sur 40 et à bout de forces. D'un commun accord, le jury partage le prix de 80 francs entre ces vaillants.

A quatre heures, sur la place de l'Ayuntamiento, couverte d'une foule tumultueuse et bruyante, avide d'entendre et de voir ses poètes populaires, a lieu le concours des koplakaris ou bersolaris (improvisateurs), dont la fécondité et la verve sont traditionnelles en deçà comme au delà des Pyrénées. Six concurrents montent sur l'estrade, mais le tumulte grandissant toujours, on appelle nos bardes au balcon de la Casa Consistorial.

La lutte commence, et bientôt trois des poètes se retirent. La lutte se circonscrit entre les trois autres : Pello Errota, le meunier d'Asteasu, déjà célèbre et vainqueur en maint combat, et deux paysans, José-Bernardo Otano, de Cizurquil, et Juan José Alcain, de Usurbil.

On devine ce que, en Guipuzcoa comme en Labourd, deux paysans peuvent dire d'aimable à un meunier qui s'enrichit à leurs dépens ? Le meunier se défend et attaque à son tour. Est-ce sa faute si le grain qu'on lui apporte est maigre et de rendement médiocre ? Il ne peut cependant pas rendre trois fanegas de farine pour deux de bled ! Et toute la place, qui écoute en silence maintenant, accueille de ses rires et de ses applaudissements chaque couplet de huit à dix vers doucement chantonné.

Mais bientôt le ton de nos bardes s'élève, ils chantent les gloires du Pays basque et les liens d'indissoluble fraternité des sept provinces soeurs : Biscaye, Guipuzcoa, Alava, Navarre Haute et Basse, Labourd et Soule; les chants enthousiastes se succèdent et se répondent, célébrant avec un fougueux crescendo l'union féconde de tous les Basques.

Les applaudissements et les cris de la foule redoublent : Viva Pello ! Viva Pello ! c'est bientôt le cri dominant; et en effet, par sa facilité d'improvisation, la grâce et aussi le piquant de ses traits, le meunier d'Asteasu l'emporte. Après délibération, les membres du jury lui décernent à l'unanimité le prix de 100 francs en or, tout en regrettant que ses deux concurrents, qui lui ont si fièrement tenu tête, ne reçoivent pas au moins un accessit couvrant les frais de leur voyage.

Cette première journée s'achève au Cercle catholique de Saint-Ignace, où nous trouvons une nombreuse et brillante assistance de dames et de demoiselles : les honneurs du Cercle sont faits avec une exquise courtoisie par le président, D. Antonio Alzuru, et les membres fort nombreux.

Un orchestre au grand complet prélude, et la toile d'un gentil petit théâtre se lève sur vingt à trente chanteurs exécutant le beau zortziko de Yparraguirre, Nere maitiarentzat (à ma bien-aimée) ; violon et piano nous donnent des variations de Lucie, l'orchestre exécute diverses symphonies de D. Toribio Eleizgaray, l'organiste-compositeur, et enfin un trio d'amateurs joue une fine comédie, El Andalu mas templao, et chante avec verve et entrain une gracieuse zarzuela (opéra comique), Música clásica de Chapi, qui nous rappelle, à s'y méprendre, le Maître de Chapelle. Les applaudissements et les bravos éclatent; mais à la fin tout le monde est debout entonnant le Guernicaco Arbola.

Comme nous sortions du Cercle vers les onze heures, accompagnant M. et Mme d'Abbadie et M. le chanoine Adéma, nous sommes arrêtés sous le balcon d'une posada et du casino azpeitian par le chant monotone et doux de deux bersolaris, dont l'un est le fameux lauréat de l'après-midi. Les deux poètes se provoquent et se répondent par des strophes improvisées de huit à dix vers. C'est encore, et toujours, le Pays basque qu'ils chantent, ses jeux, ses antiques gloires, ses fueros et libertés tant aimés, avec une grâce et une verve - qui charment la foule amassée au bas des fenêtres : les applaudissements, comme toujours, couronnent le trait final de chaque strophe. Mais l'un des chanteurs a aperçu notre groupe : « Tais-toi donc, chante-t-il à son partenaire, tu bavardes et tu oublies de saluer l'illustre M. d'Abbadie, qui passe. – C'est bien plutôt toi qui oublies la politesse, réplique l'autre, car j'aperçois Madame d'Abbadie, sa digne compagne, et chez nous comme de l'autre côté des monts il faut toujours chanter : Honneur aux dames! » ? Bravo, bravo, Pello ! crie la foule. Et nos infatigables bersolaris ont continué jusque près de minuit, pendant que les serenos enveloppés de longs manteaux, la lanterne sourde à la main, chantonnaient : Las once y media, y nublado! »

Jose Bernardo Otaño et Pello Errota chantant sur un balcon – photo : ostadar.net

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