L’origine de la langue basque est un mystère que de nombreux érudits on tenté de percer. Pour cela, chaque spécialiste a utilisé les moyens à sa disposition, que ce soit, en fonction des époques, la science, l’étymologie, la littérature, l’archéologie ou l’anthropologie. Au début du 19e siècle, les bascophiles de « l’ère théologique » s’appuient plutôt sur le seul document qui soit – selon eux – totalement fiable, vérifié et incontestable : la Bible.

Dominique Lahetjuzan (1766-1818), prêtre réfractaire

Argainea, maison natale de Dominique Lahetjuzan à Sare photo euskomedia.org

Né à Sare le 7 mars 1766, Dominique Lahetjuzan est ordonné prêtre et nommé vicaire à Sare  en mars 1790, soit quelques mois avant le décret du 27 novembre 1790 de l’Assemblée Nationale constituante issue de la Révolution Française imposant à tous les membres du clergé le serment suivant :

« Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse [ou du diocèse] qui m'est confiée, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi. »

Lahetjuzan refusera de prêter serment et rejoindra les prêtres dits « réfractaires » qui subiront une répression grandissante et parfois sanglante. D’abord réfugié au-delà de la frontière toute proche, il revient clandestinement à Sare pour poursuivre sa mission, « paraissant, en route, vendre des fromages, confessant en cachette, bénissant les mariages »(1). Dénoncé, trahi, poursuivi à de nombreuses reprises, il sera même arrêté une fois mais parviendra, selon la légende, à se débarrasser des deux gendarmes qui l’escortaient en les jetant à l’eau du pont qui restera surnommé plus tard Apezaren Zubia (le pont du prêtre).

Condamné à mort par contumace, ses biens (ainsi que sa part d’héritage de la maison familiale) sont saisis. Il dispose d’un large soutien de la population locale qui déserte les offices du curé constitutionnel assermenté pour se faire baptiser ou marier dans le village voisin de Zugarramurdi ou clandestinement par le vicaire Lahetjuzan. La population de Sare paiera toutefois très cher son attitude, plus de 200 d’entre eux étant déportés, pour leur comportement antirévolutionnaire, lors du terrible hiver 1795.

Le bascophile ignoré

Dominique Lahetjuzan ne retournera s’installer officiellement à Sare qu’en 1801. Il consacrera alors une bonne partie de son temps et utilisera son statut d’érudit (il a étudié la théologie et la philosophie à Toulouse) pour tenter de prouver et de convaincre que la langue originelle de la Bible, celle pratiquée par Adam et Ève au jardin d’Eden – et donc implicitement par Dieu – était la langue basque.

Cette recherche de la langue adamique était déjà à la mode à cette époque, mais elle est devenue doublement politique depuis la Révolution Française. Le « Rapport sur la Nécessité et les Moyens d'anéantir les Patois et d'universaliser l'Usage de la Langue française » de l’abbé Grégoire, en 1794, préconisant « l’universalisation» du français afin de « fondre tous les citoyens dans la masse nationale » et de «créer un peuple» a provoqué un mouvement de réaction : protéger l’existence de son peuple passe par la protection de sa langue. Démontrer l’antériorité de sa langue sur une autre, voire sur toutes les autres, c’est aussi en prouver la valeur et en décourager l’éradication.

L’autre intérêt politique de cette recherche est dans l’utilisation de la Genèse comme point de départ : démontrer quelle était la langue utilisée au jardin d’Eden prouve de facto que ces jardins ont existé, que les récits de la Bible sont réels et que la Raison prônée par les philosophes des Lumières a tort.

Une bataille idéologique, politique et pseudo-scientifique sur l’origine, l’antériorité (et implicitement la hiérarchie) des langues émergera donc au début du 18e siècle, que ce soit en France, en Espagne ou un peu partout en Europe.

Les raisonnements, toutefois, restent marqués par leur époque, et ont perdu toute crédibilité quand on les relit deux siècles plus tard. En Bretagne, par exemple, Théophile de La Tour d’Auvergne tente de prouver que le bas-breton, langue selon lui la plus proche de l’ancien Celte est  à l’origine de toutes les langues d’Europe, car l’étymologie de toutes ses divinités explique la manière dont elles ont été créées. Lahetjuzan lui répondra qu’ «On ne peut point conclure que la langue bas-bretonne est originale, de ce qu’elle explique la théogonie des païens, puisque l’établissement du paganisme est postérieur à l’origine du monde. Ce fait prouve uniquement qu’elle est plus ancienne que l’invention de toutes ces fausses divinités, ayant présidé à les façonner. »

Essai de quelques notes sur la langue basque, par un vicaire de campagne sauvage d’origine

Dans ce concert de quêtes de la langue originelle, la langue basque est régulièrement citée dans les débats, avec ses détracteurs, dont Don Joaquin de Tragia qui introduit dans l’article « Navarra »  du Diccionario Geográfico-histórico de España de 1802 une réfutation violente de toute ancienneté de la langue ou du peuple basque, et ses défenseurs, avec notamment la réponse de Pablo Pedro Astarloa dans son Apología de la lengua Bascongada, ó ensayo crítico filosófico de su perfeccion y antigüedad sobre todas las que se conocen : en respuesta á los reparos propuestos en el diccionario geográfico histórico de Espana, tomo segundo, palabra Nabarra (1803).

C’est en réponse à l’un de ces détracteurs, un certains D.J.A.C., prêtre de Montuenga, que Lahetjuzan semble avoir rédigé son Essai de quelques notes. Le fascicule, très court (25 pages), imprimé à Bayonne à l’imprimerie des frères Cluzeau, est resté longtemps méconnu (Julien Vinson l’avait attribué par erreur à Pierre Diharce de Bidassouet), avant d’être mis au jour par Philippe Veyrin dans un article en trois parties publié dans la revue Gure Herria de 1923 et 1924.

Le livre est composé de huit « notes » et d’un après-propos.

Note première

La note première est une introduction, expliquant avec humilité les ambitions de l’ouvrage et les motivations de l’auteur :

« La tâche que je m’impose, toute petite qu’elle est, exige sans doute la science des anciennes langues tant mortes que vivantes; j’ai essayé d’y suppléer par une étude très approfondie du basque, et j’espère qu’on ne me saura pas mauvais gré de mes efforts. Le français n’est point mon idiome ; on aura donc quelque indulgence pour mes fautes de style et de grammaire. »

Note seconde

La note seconde est consacrée aux travaux du breton La Tour d’Auvergne dont Lahetjuzan réfute les conclusions sur l’antériorité du bas-breton, mais auxquelles il se réfère pour justifier la nécessité de poursuivre ces recherches.

« Il pensoit que pour s’élever à la connoissance de la vénérable antiquité, la science d’une langue primitive est aussi nécessaire aux savans, qu’il est indispensable au navigateur qui a perdu son pôle, au milieu d’une nuit ténébreuse et environnée d’écueils, de recourir à la boussole, à ses cartes, à ses compas pour y retrouver sa route et éviter les dangers du naufrage. »

Note troisième

La troisième note reprend les postulats de départ de Lahetjuzan :

« Le basque est une langue originale; la divinité de la Génèse le démontre comme vice-versa ; l’originalité du basque prouve la divinité de la Génèse. Je rendrai, en prouvant cette dernière assertion, un juste et sincère hommage d’honneur et de gloire à la créance religieuse de l’israëlite et du chrétien ; j’espère y réussir, en donnant les vraies et légitimes étymologies des termes originaux basques: je me fais une loi rigoureuse d’intreprèter les mots sans systèmes et sans conjectures et suivant leur acception unanime dans tous les dialectes de cette langue.»

Note quatrième : l’âme et le corps

La quatrième note est essentiellement consacrée à l’étude étymologique de deux mots : Gorphutz (le corps) et Arima (l’âme). Deux mots  qui « ne sont pris d’aucune langue étrangère quoiqu’il soit possible que plusieurs d’entr’elles les aient empruntées de lui ».

Voici le passage sur Gorphutz :

« Gorphutz est composé de ces trois mots go–or–phutz; go veut dire qui est d’en haut, supérieur ; or, orra, orratce, signifie pétrir; phutz est une exhalaison ou une matière exhalante. Ce terme nous donne donc à entendre que c’est une matière exhalante pétrie par l’être supérieur ; c’est l’unique sens qu’il présente dans le basque : il est visible qu’il fleure la création du corps de l’homme. (…) le terme gorphutz exprime pareillement fecit hominem ex humo terrae. »

La conclusion en devient évidente :

« Le basque a donc des termes pour exprimer le corps et l’âme, qui contiennent éminemment ce que Moïse dit de la création du premier corps et de la première âme. Le basque est donc une preuve vivante de la véracité de la Génèse; le basque a beaucoup de semblables termes qui ont trait à l’origine des choses : d’accord toujours avec la Genèse. »

Note cinquième : le vin

La cinquième note explique l’origine du terme Arnoa (le vin)

« Arno est un terme basque original et expressif, son étymologie est Invention Noë; effectivement , le mot ar dans le basque, n’a d’autre signification que création, invention, formation, extension, production originaire : il y a analogie de rapport entre tous ces termes : no est pris pour le nom de Noë. Ce patriarche, cultivateur de profession, dit Moïse, commença à travailler la terre, planta la vigne, et en but du vin : remarquez ici le merveilleux accord de la Génèse et du basque : le nom basque du vin arno, littéralement, Invention Noë, est donc un monument perpétuel de l’origine du vin. »

Note sixième : Adam, Ève, Abel, Caïn, Cham, Seth et les autres

La sixième note reprend les noms des premiers patriarches et « qui ont dans le basque un sens conforme aux idées [que Moïse] nous en donne ». On retrouve ainsi :

Adam 

« qui signifie plénitude d’intelligence » ; « Am est plénitude, comble, etc. or le pur basque n’a d’autre expression que ad, pour exprimer l’intelligence. Ainsi, entendre se dit aditcea, littéralement avoir de l’intelligence ».

Caïn

« [qui] nous offre l’idée d’un homme qui a fait une mauvaise action (…) Ca désigne dans le basque et dans quelques autres langues une chose que la nature déteste, une chose odieuse, qui répugne; in ou eguin veut dire qui a été fait. Ainsi, on dit in-duc, eguinduc, tu l’as fait, tu l’as accompli. »

Abel

«Abe, abre, abere, signifient animal ; el et hel, invocation, appel, approche, arrivée : ces mots ont ce sens et n’en ont point d’autre. Le nom Abel nous représente donc un être qui invoque, appelle un autre, qui s’approche d’un autre, qui arrive à un autre par le moyen des animaux. »

Cham

«cha dans Cham, second fils de Noë , doit désigner une action encore plus mauvaise [que ca], plus répugnante , plus abominable; 1° parce que l’aspiration donne au mot plus de force; 2° par rapport au sens de am, expliqué dans les notes précédentes. Je ne fais pas tant cette remarque pour faire remarquer l’accord du basque et de la Génèse que pour montrer combien est erronée la supposition de ces Messieurs, qui osent avancer, sans fondement, que Cham est l’inventeur du feu, en faisant, parce qu’ainsi veut leur imagination, dériver cha  de cal, chaleur. »

L’orange, le véritable fruit défendu

«Une orange est appelée par les basques lalanja, et mieux, laranja, en changeant la seconde L en R suave et non en canine. L’étymologie de Laranja est celui qui parmi les fruits a été le premier mangé. De-là, je tiens comme une vérité prouvée que l’orange fut le fruit défendu à nos premiers parens.»

La chute de l’Homme, par Rubens et Bruegel, 1615. Le fruit défendu aurait dû être une orange. Source wikipedia


Note septième : Ève

Ève, notre « mère souche » a droit à une note entière, même si son étymologie paraît au départ assez simple :

« é Signifie non, négation. Le basque n’a aucun autre mot pour exprimer l’affirmation que ba et bay. L’étymologie d’eva est donc non et oui, la négation et l’affirmation, le néant et l’existence. »

Note huitième : les jours de la semaine

Dans cette dernière note, Lahetjuzan montre que le nom des sept jours de la semaine, si l’on en décompose l’origine étymologique, « rappelle autant d’époques de la création, telles qu’elles sont décrites par Moïse »

La conclusion de ce travail paraîtra peut-être redondante mais nécessitait apparemment pour l’auteur d’être soulignée :

«Il faut donc être de mauvaise foi pour ne pas convenir que les vérités de la Génèse sont prouvées par l’originalité de l’idiome basque, et vice-versa, l’originalité de l’idiome basque par le pentateuque. »

 

Le document numérisé

Retrouver la version numérisée du livre sur Bilketa à l’adresse http://gordailu.bilketa.eus/zoom.php?q=id:120134

Bibliographie

(1) «(…) Alegia bidian saltzeko gasna pheza, Gordez kofesatzen, benedikatuz ezkontza. » Sarako Larralde Madalenaz, An. "Lapurtar bat", 1894 http://www.susa-literatura.eus/emailuak/abbadia/abba386.htm

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