Le pays basque est une terre de transmission orale, où les chants se transmettent de bouche à oreille, d’une génération à l’autre… Les archives du Musée basque montrent toutefois que l’oralité n’était pas le seul mode de transmission, que les chants basques s’écrivaient, s’imprimaient et s’échangeaient. On y trouve de nombreux  cahiers de chants, souvent manuscrits, compilant des textes d’origines diverses, allant des textes de chansons connus à la retranscription d’improvisations de bertsolari, des documents imprimés, des textes poétiques, politiques ou commémoratifs.

L’un de ces témoignages est un manuscrit daté des alentours de 1853 et paradoxalement intitulé [Six chansons basques], l’étrangeté provenant du fait que le document contient en réalité neuf textes. L’auteur du manuscrit est inconnu mais les textes qu’il a choisis montrent sans aucun doute possible sont attachement au village des Aldudes. Les textes sont en basque, mais les titres et commentaires en français.

Percain, le pelotari de légende des Aldudes.

Perkain au 3ème acte – collections du Musée basque

Sur les neuf chansons du manuscrit, quatre sont dédiées à la pelote, et racontent chacune des « victoires éclatantes » de joueurs des Aldudes. La première et la dernière (Chanson sur la partie de paume jouée à St Palais entre Percain et Açantza et Chanson sur la partie de paume qui se joua à Tolosa) célèbrent Percain un célèbre joueur des Aldudes du XVIIIe siècle devenu une légende. Sa date de naissance est inconnue (sûrement aux alentours de 1760), son identité incertaine (Juan Martin Inda ?) et son origine Aldudar est même contestée (1). Sa légende a toutefois été renforcée par ces chants, une pièce de théâtre (Perkain; drame sous la Terreur et dans le pays Basque, Harispe, 1903) et même un opéra (Perkain, Légende lyrique en 3 actes, livret de Pierre-Barthélémy Gheusi). Le premier de ces deux textes, connu également sous les titres Perkain eta Azantza ou Norat joaiten zira serait en fait daté de 1790.

Les deux autres chants sur la pelote sont datés de 1850  (Cantu berriac) et 1853 (Chanson sur la partie de paume jouée entre les français et les espagnols à Lamiareta). Ils célèbrent d’autres victoires de jeunes du village et la fierté de ses habitants.

(…) Lehen aldico dena
Landare gazte bat
Aguertcen bai çalhoina
Celhay deitcen den bat,
Luce eta lerdena,
Onhesta orobat,
Menturaz daithakena
Don Percain berri bat. (…)
(…) Apparait sur le pré
Pour la première fois
Une jeune pousse
Nommée Celhay
Grand, svelte,
Et honnête
Qui pourrait devenir
Un nouveau Don Percain (…)

 

Le concours de bertso d’Urrugne de 1853

Trois textes du manuscrit proviennent du concours de bertso organisé à l'occasion des fêtes d’Urrugne de 1853 par Antoine d’Abbadie. Comme l’atteste la mention manuscrite  « Bayonne – Imprimerie Fossé et Lasserre », la copie a été faite a partir d’imprimés. Surement les « bertso-papera » distribués à la suite des concours pour diffuser massivement ces textes.

Les trois textes ont le même thème, imposé par le jury : « les peines d’un jeune basque en route vers Montevideo (Uruguay) ». L’ordre du manuscrit ne respecte pas le classement effectué par les jurés, le premier texte apparaissant dans le recueil étant celui de Martin Eguiatéguy, écrit à Montevideo même, le 24 juin 1853.  Une œuvre qui n’avait pas été primée, mais qui avait tout de même été imprimée et diffusée, et que l’auteur du manuscrit  a soigneusement recopiée, n’apportant qu’un seul changement, un complément indispensable qui n’apparait pas dans la version imprimée : l’auteur était originaire des Aldudes !

Les deux autres sont les œuvres de Bernard Celhabe, de Bardos (Entzunik espantutan Indien berria) et de Landarretxe, de Garazi (Nahi nuen kantatu). Il est à noter que parmi les autres participants à ce concours de 1853, figurait Gratien Adema « Zalduby » et le barde souletin Pierre Topet Etxahun.

Version imprimée du texte de Martin Eguiategy - http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65316404/ Version imprimée des deux premiers prix du concours. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65341514/

 

La colique et ses effets

Les  deux derniers textes du recueil sont dédiés à deux thèmes très différents : La promotion de l’abbé Harramboure à la dignité de vicaire général du Diocèse de Bayonne en 1852 d’une part et une Chanson sur ma colique et ses effets d’autre part.

Ce dernier texte, anonyme,  raconte en 12 strophes les affres d’un jeune homme subitement frappé d’une effroyable colique :

Gogoz lorietan nintcen
Yaunac bertzela penxatcen
Colica çaut betan yauzten
Ene errayac bihurtcen
Eri banintçan galdatcen !
(…) J’étais d’humeur joyeuse
Mais Dieu pensait autrement
La colique me descendit soudain
Transformant mes reins
A me demander si j’étais malade !

Les premiers traitements n’agiront pas, mais – grâce à une intervention divine – les suivants oui. La morale de cette histoire est dans la dernière strophe :

Yende onac, ene baithan,
Harçaçue egun huntan
Escola çuen onetan :
Preça beti osasuna
Yaun-onaren onthasuna,
Beldursco içan gaitçaren
Beldurrago colicaren
Baina guciz Yaincoaren !
Braves gens,  tirez ce jour
Un enseignement
De mon cas :
Appréciez toujours la santé,
Ce don du bon Dieu
Redoutez le mal
Redoutez davantage la colique
Mais surtout redoutez Dieu !

 

Le document numérisé

Retrouvez le document numérisé sur Bilketa : http://gordailu.bilketa.eus/notice.php?q=id:196096

 

Escualdun baten biotzminac Montebideorat Yuanez

Voici le texte intégral de la chanson composée par Martin Eguiatéguy (des Aldudes) :

Escualdun baten biotzminac Montebideorat Yuanez Les peines d’un basque allant à Montevideo
Gazte nintcen oraino,
Aski errana da,
Adin hartan gutino
Gauça phisatcen da :
Aditu nuyeneco
Montebiden fama
Herriaren uzteco
Lotcen çaut sulama.
J’étais encore jeune,
Et il est assez dit
Que l’on pèse moins les choses
À cet âge là :
Dès que me parvint
La réputation de Montevideo,
S’embrasa en moi l’envie
De quitter le pays.
Ni airatceco becen
Tratantec hartceco
Sareac prest çauzkaten
Dena erraiteco,
Yaun hekien mihian,
Ez da dudatceco,
Onthasunen erdian
Naiz behin bethico.
Si c’était pour me faire décoller,
Les trafiquants pour me prendre
Avaient leurs filets tendus, prêts
A dire n’importe quoi,
D’après la langue de ces messieurs
Il n’y avait pas de doutes,
Au milieu des richesses
J’entrais une fois pour toute.
Ederki llilluratu
Nautenean elhez,
Ninduten amarratu
Cinez eta leguez :
Guero atchikitceco
Portuan auhenez,
Bicitcen ikhasteco,
Nituenac yanez !
Ils m’ont joliment émerveillé
Avec leurs mots,
Ils m’ont amarré
Par mes engagements et par la loi :
Pour me garder ensuite
Au port  en pleur,
Mangeant ce que j’avais
Pour m’apprendre à vivre !
Pasayaco demboraz
Gaitcic erraiteco
Nihorc ez du menturaz
Clarki mintçateeco :
Lur-sagar ustel asco
Chardin beguigorri
Han ciren yastatceco.
Bihotz altchagarri.
Sur le temps de passage
Personne n’ose
Dire du mal.
Pour parler clairement ;
Beaucoup de pommes de terre pourries
Et des sardines aux yeux rouges
Voila ce qu’il y avait à déguster.
A en soulever le cœur.
Hala guinduen ere
Sabela cimurric,
Içan gabe batere
Amenxen beldurric;
Goiti-beheiti agudo,
Beguia ilhunic,
Ikhusi Montebido
Doi doia biciric.
Et nous étions ainsi
L’estomac serré
Sans avoir jamais
Peur de nos rêves
Montant et descendant sans cesse
Le regard noir
Voulant voir Montevideo
Un minimum en vie.
Biciaren erdia
Baita esperantca,
Untcico miseria
Ahantciric datça :
Celacotz leihorrian,
Cioten, multçoca
Urre-cilhar hirian
Biltceco ahurca.
Si la moitié de la vie
Est fait d’espérance
La misère du bateau
Était oubliée :
Car à terre il y avait,
C’est ce qui se disait,
De l’or et de l’argent
A ramasser à pleine main.
Bainan enganioa
Orai dut ikhusten,
Ene erhokeria
Ongui deithoratcen;
Amenx eder batetic
Nola den ilkhitcen,
Onthasunen erditic
Escale huts nintcen !
Mais la tromperie
Je la vois maintenant
Je regrette amèrement
Ma folie ;
Comment un beau rêve
Peut s’effondrer,
Au lieu d’être au milieu de richesses
Je n’étais plus qu’un mendiant !
Urruneco eltcea
Errana da urrez,
Ikhus beça etchea,
Aurkhitcen da lurrez !
Cer erran guehiago
Atceman gaichoez!
Oguian guehichago
Gasnaki emanez.
Le pot lointain
On le dit d’or,
Dès qu’on l’a à domicile
On s’aperçoit qu’il est de terre !
Que dire de plus
Des pauvres attrapés !
En mettant plus de fromage
Dans leur pain.
Alde gucietaric  
Hunat ethorriac,
Edo çoin motetaric
Guiçon galgarriac,
Irabaciac chuhur,
Ardura gastuac,
Gaizki ez laizke segur
Carcelan sarthuac.
De tous les côtés
Venus ici,
De tous types,
Tous des perdants,
Les bénéfices rares
Les frais plus nombreux,
Ils ne seraient certainement pas plus mal
Enfermés en prison.
Nonbait balu yendeac
Nonbait descanxua,
Badire languileac
Non da sosegua ?
Batean guerla eta
Bertcean ohointça
Nun nahi canibeta,
Noiz nahi hil hotça.
Si seulement ces gens
Avaient un lieu de repos,
Il y a des travailleurs
Mais où est l’argent ?
Pour l’un la guerre
Pour l’autre le vol
Partout des couteaux,
Toujours des cadavres.
Lur batetaric salto,
Ya bertcera curri,
Hemen gabiltça suelto
Nigar-eguingarri!
Hain ongui nintakena
Nere sort-herrian,
Cer yan-edan nukena
Aita-amen aldian !
Sautant d’une terre
Courant déjà sur l’autre,
Nous y voila souvent
Au bord des larmes !
Que je serais bien
Dans mon pays natal
Que ne mangerais et boirais-je pas
Au côté de mes parents !
Nun çarete gazteco,
Oi! lagun maiteac,
Nun dire bestetaco
Gure dostatceac?
Cer anaitasun eta
Cer alegrantcia!
Ala iraungui baita
Orduco bicia!
Où êtes-vous,
Oh ! Amis de mon enfance,
Où sont les jeux
De nos fêtes ?
Quelle fraternité et
Quelle joie !
Si la vie d’alors
Avait duré ainsi !
Aidiz hemen trumilca
Gabiltça, tristeac!
Elgarrentçat beldurka,
Cer dohakabeac !
Ardurenic  halere
Mairuac iduri,
Eman gabe batere
Condu arimari!
Mais nous venons ici,
En nombre, tristes de nous !
Effrayés les uns par les autres,
Quels malheureux !
Même les plus responsables
Ressemblent à des maures,
Sans jamais rendre compte
À leur âme !
Oraintche egagutcen
Dut cinez eguia,
Beranche auhendatcen
Ene haurkeria !
Batbederac hargatic
Guerorat guardia,
Bederen casco dunic !
Hunat ez abia.
C’est maintenant
que je découvre la vérité,
Trop tard que je me lamente
Sur mon enfantillage !
Que chacun garde
Cela à l’avenir,
De moins ce qui en ont dans le crâne !
Ne venez pas ici.
Harçaçue exemplu
Nere Escualdunac,
Ez ceren enganatu,
Gazteco lagunac !  
Hor berean duçue
Segur onthasuna,
Beiratçen baduçue
Yarreikitasuna.
Prenez pour exemple,
Mes basques,
Mes amis de jeunesse
Qui ne s’étaient pas trompés !
Vous avez la richesse
Là-même où vous êtes
Pour peu que vous respectiez
La persévérance.
Hitzno bat curetaco,
Arreba Cattalin,
Churi guciac oro
Ez dire, ez irin !
Etçaitçu gaitcituco
Erraitearekin :
Presuna ohorezco
Batño hunat ez yin !
Un petit mot pour toi,
Ma sœur Kattalin,
Tout ce qui est blanc
N’est pas farine !
Cela ne te fera pas de mal
De te dire que
Pas une seule personne d’honneur
N’est venu par ici !
Batbederac deçala
Yayo- den herria
Preça , ama beçala,
Lur maithagarria.
Duelaric seguitcen
Bicitce moldea
Hortantche da aurkhitzen
Ceruco bidea.
Que tout un chacun
Apprécie, comme sa mère,
Le pays où il est né,
La terre bien aimée.
C’est en suivant
ce mode de vie
que l’on découvre
le chemin du ciel.
Montevideo, le 24 Juin 1853. Martin EGUIATEGUY.  

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