Joannes Etcheberri, médecin de Sare

Lau-Urdiri Gomendiozco carta

Contrairement à la grande majorité des auteurs basques du début du XVIIe siècle, Joanes Etxeberri (Sare, 1668 – Azkoitia, 1749) n’était pas prêtre, mais médecin. Il était originaire de Sare(1), mais avait parcouru le Pays basque dans la deuxième partie de sa vie, travaillant à Bera à partir de 1713, à Elizondo, à Fontarrabie (à partir de 1722), et finalement  à Azkoitia (à partir de 1725) où il soigna notamment  Augustin de Cardaberaz et Manuel Larramendi.

Formé à la littérature par la lecture d’Axular (1556-1644), Etcheberri est un fervent défenseur de la langue basque et il lui consacrera la plupart de ses écrits tels Escuararen hatsapenak (un essai apologiste en basque et en latin, écrit en 1712) et Euscal-herriari eta Euscaldun guztiei escuarazco hatsapenac latin icasteco (un manuel destiné à l’apprentissage du latin à partir de la langue basque).  Le seul ouvrage qu’il réussira à faire imprimer de son vivant est tout autre, il s’agit de Lau-urdiri gomendiozco carta edo guthuna (2) (Lettre ou carte de recommandation au Biltzar du Labourd), un long courrier de l’auteur accompagnant une demande d’aide financière à la publication de sa méthode d’apprentissage du latin.

Le Biltzar du Labourd

En 1718, la province du Labourd est constituée de 33 communes(3).  Bien que faisant partie du royaume de France (Généralité de Bordeaux), elle dispose d’une législation très spécifique (absence de droit féodal, droit d’aînesse sans distinction de sexe, droit de port d’arme, propriété collective de terres partagées…) et d’un organe décisionnaire atypique dont le fonctionnement démocratique contraste avec les pratiques en vigueur par ailleurs.

Au départ des décisions, tous les propriétaires de maison se réunissent à la sortie de la messe, sous le porche de l’église, dans une salle au-dessus de ce porche, dans le cimetière ou dans des espaces dégagés, en plein air, dénommés Kapitaleku. Ils y règlent, en l’absence de représentants de la noblesse ou du clergé, les problèmes du village. Une fois par an, ils nomment (ou tirent au sort) un représentant, appelé maire-abbé dont l’un des rôles sera de représenter la paroisse au Biltzar d’Ustaritz.

Le Biltzar se réunit sur décision du syndic général (élu parmi les maires-abbés) en deux temps : une première réunion où sont exposés les problèmes et les solutions proposées par le syndic et son équipe, et une seconde se déroulant une semaine plus tard, après délibération dans les villages, les maires-abbés revenant porter non pas leur voix, mais les choix des villages.

Le Biltzar gère l’impôt (la répartition de la somme due à l’Etat), l’armée (la province disposait d’une milice de 1000 hommes), la sécurité, l’entretien des routes ainsi que la diplomatie avec la signature,  depuis le XIIIe siècle, des « Traités de Bonne Correspondance » entre le Labourd, Bayonne, le Gipuzkoa et la Biscaye, garantissant les bonnes relations entre les signataires quels que soient les conflits entre leurs nations de tutelle.

Au milieu des ces prérogatives importantes, des demandes particulières émergeaient parfois, telle la demande de financement d’Etcheberri.

Lau-urdiri gomendiozco carta edo guthuna

La demande de Joannes Etcheberri, diffusée sous la forme d’un livre de 40 pages, imprimé par Roquemaurel à Bayonne est d’un format atypique. Elle ne se résume pas à une simple demande de fonds (la somme exacte n’est même pas mentionnée), mais s’accompagne  d’une réflexion profonde, et par certains aspects toujours d’actualité, sur les langues, leur origine, leur utilité et le rôle des pouvoirs publics dans leur essor.

Une très longue introduction sur l’histoire des langues  

 
Jaincoac Guiçonari eman diotçan gauça hoberenetaric, eta abantaillatuenetaric bat delarican mintçoa: cein pena eta neque handia den Munduan hambat hitzcuntça mueta differentetacoen içaiteaz. Quand l’une des meilleures et des plus avantageuses choses que Dieu ait données à l’Homme est le langage : quelle peine et quelle difficulté qu’il y ait tant de langues de sortes différentes dans le Monde.

Toute la première partie de l’imprimé – les 33 premières pages – est consacrée à l’histoire du langage.  Citant Platon, l’auteur rappelle que le langage est ce qui nous différencie des animaux, car il nous permet d’exprimer des idées. C’est ce qui nous permet, si nous l’utilisons pour la vérité, de nous élever, par la compréhension entre les hommes, jusqu’au message de Jésus-Christ.

 
Baldin gogoan, eta bihotcean duguna, aguertcen badugu mihian, eta hitcetan; orduan diogu eguia, eta hitçac dira eguiazco mandatariac: Bainan gogoan, eta bihotcean duguna, ez badugu eracusten hitcetan, baicic gogoan bat eta mihian bertcebat (ascotan guerthatcen den beçala) orduantche date gueçurra, eta hitçac dirateque mandatari gueçurtiac, Theologoec diotenaren eredura. Si nous exprimons, par notre langue et par nos mots ce que nous avons à l’esprit, et dans le cœur ; c’est alors que nous disons la vérité ; et les mots sont messagers de la vérité : mais si nous n’exprimons pas en mots ce que nous avons à l’esprit, et dans le cœur, mais une chose à l’esprit et une autre sur la langue (comme il arrive souvent) c’est alors qu’il y a le mensonge, et les mots sont des messagers mensongers, comme le disent les théologiens.

L’auteur revient ensuite sur un débat éternel : quelle était la première langue des hommes ? S’il s’appuie sur la logique pure pour l’hébreu, qui est à la fois la langue de Noé (lui et sa famille représentaient à une période les seuls habitants de la surface terrestre) et celle choisie par Jésus-Christ lors de sa venue sur terre, il en profite pour tenter de minimiser l’importance de ce débat, rappelant que la connaissance et la pratique d’une langue ne sont pas des dons naturels mais  dépendent avant tout d’un contexte social.

 
Halacotz haur gaztetto bat bere içanez, eta ethorquiz licelaric, Greciarra: eta sorthu, eta berehaladanic haz baledi Escual-herrian; segur da, elitequela, mintça Grequez, baina bay Escuaraz: Eta halaber Escualdun umea haz baledi Grecian, sorthu, eta berehala danic; eguiaz eliteque escuaraz mintça, baina bay Grequez. Ainsi si un jeune enfant était d’origine et d’identité grecques : et si dès sa naissance il était immédiatement élevé en Pays basque ; il est certain qu’il ne parlerait pas en grec, mais en basque. Et de même, si un enfant basque était élevé en Grèce, il ne parlerait pas en basque, mais en grec.

Etcheberri revient ensuite sur le mythe de Babel, sur l’incroyable nombre de langues dans le monde et sur les incompréhensions qui en résultent.  Il souligne les difficultés rencontrées par l’Église pour propager la parole de Dieu face à la barrière de la langue, mais en grand érudit, il rappelle également les événements de la Pentecôte, lorsque l’Esprit Saint donna aux apôtres la capacité de parler et de comprendre toutes les langues du monde, et lorsque Dieu ordonna que sa parole soit expliquée dans toutes les langues.

Une pratique de la langue basque en déclin

Au milieu de toutes ces langues,  Joannes Etcheberri s’attarde sur la situation de l’euskara, la  langue basque. Il la juge en déclin, parlée sur un territoire de plus en plus restreint, avec des disparités entre dialectes qui s’accentuent, et un champ lexical qui s’appauvrit.

Les causes principales de ce déclin sont dues, selon Etcheberri, à la faible estime que lui accordent ses locuteurs, et à la rareté des écrits.

 
Eta hau heldu da, Escualdunec bere hitzcuntça propiala ez estimutan iduquiz, eta Munduco bertce gaineraco Gendaqui guztiec bere hitzcuntçan isquiribatcen duten beçala, Escuaraz isquiribatu faltaz. Et cela vient du fait que les Basques, n’ont pas l’estime de leur propre langue et n’écrivent pas en basque comme écrivent en leur langue tous les autres peuples du monde.

 Le latin comme ouverture au monde

Pour lutter contre cela, une solution serait de développer la traduction en langue basque, afin de conforter le corpus linguistique d’une part et de permettre à la langue de s’élever intellectuellement d’autre part. La connaissance des bases du latin (« baitira cein-nahi hitzcuntçaren cimenduac, çainac, eta erroac » [qui sont la base, les nerfs et les racines de bon nombre de langues]) est pour cela indispensable, mais au-delà, et c’est la requête principale de l’auteur, il est indispensable que les enfants puissent apprendre le latin  directement de la langue basque, de sorte qu’ils n’aient pas l’obligation de s’exiler en dehors du Pays basque, et ainsi perdre la pratique de la langue, et qu’ils n’aient pas besoin de passer par une troisième langue pour comprendre les textes d’origine. La connaissance du latin permet d’accéder à la science, et la traduction directe latin-basque permet à la langue basque de s’enrichir et d'être valorisée.

C’est pourquoi il met à disposition du Biltzar la méthode d’apprentissage des bases du latin à partir du basque qu’il a rédigée, et demande une aide (financière) pour assurer sa publication.

Les choix politiques décident  de la survie d’une langue

Enfin l’auteur revient de nouveau sur l’histoire récente des langues, et explique que l’hégémonie actuelle du latin en Europe (et de l’Arabe en Afrique et en Asie) n’est pas « naturelle », mais résulte de choix qui ont été réalisés à certaines époques, de lois dictées dans cet objectif. Il cite également l’exemple des Grecs qui, à une époque où leur langue était en péril, en ont imposé l’usage dans toutes leurs écoles.

 
Oraino baçuten Erromarrec bertce leguebat bere artean haguitz hertsia, nihoren ez entçuteco bere hirico-etchean (ceina deitcen baitçuten) Senatus, (erran nahi baitu cargundundeguia, edo cargudunen etchea) baldin Erromaco hitzcuntçaz mintçatcen ezbaciren; non handic obligarazten bitcituzten hequin eguiteco çuten guztiac, Latinez mintçatcera    Les Romains avaient également une autre loi qu’ils tenaient fermement entre eux, celui de n’entendre personne dans leur hôtel de ville (qu’ils appelaient) Sénat, (qui veut dire lieu des responsables, ou maison des responsables), qu’à la condition qu’il parle dans la langue de Rome ; de là ils obligeaient tous ceux qui avaient affaire à eux à parler en latin.

 Malgré le vibrant appel à l’amour de la langue et à la fierté des maires-abbés du Biltzar de la dernière partie, Joannes Etcheberri n’obtiendra pas les subventions demandées.

 
Eztut bada dutatcen JAUNAC, çuec-ere eguiazco Escualdun, eta Lau-urtar beçala eztuçuela amodio, eta borondate bera ceven herriarentçat, eta herrico hitzcuntçarentcat. Je ne doute pas, MESSIEURS, que vous aussi, en tant que véritable Basques et en tant que Labourdins, vous ayez le même amour et la même volonté pour votre peuple et pour la langue du pays.

Le document numérisé

Retrouver le document numérisé sur Bilketa : http://gordailu.bilketa.eus/zoom.php?q=id:120122

 

Bibliographie

(1)    Ce détail est souvent précisé pour distinguer Joanes Etxeberri Sarakoa (de Sare) de Joanes Etxeberri Ziburukoa (né à Ciboure en 1580)

(2)    D’après Etcheberri, l’éthymologie du nom Labourd viendrait Lau-urdi, quatre fleuves, d’où un retour à la graphie qu’il juge « d’origine ».

(3)    En 1718, les paroisses formant la province du Labourd sont celles-ci :

  • Anglet Brindos
  • Ahetze
  • Ainhoa
  • Arbonne
  • Arcangues
  • Ascain
  • Bassussarry
  • Biarritz
  • Bidart
  • Briscous
  • Cambo
  • Ciboure
  • Espelette
  • Guéthary
  • Halsou
  • Hasparren
  • Hendaye
  • Itxassou
  • Larressore
  • Louhossoa
  • Macaye
  • Mendionde
  • Mouguerre
  • Saint-Jean-de-Luz
  • Saint-Pée
  • Saint-Pierre-d'Irube
  • Sare
  • Souraïde
  • Urcuray
  • Urcuit
  • Urrugne
  • Ustaritz
  • Villefranque

 

Rechercher un article

Notre sélection

Lettre d'information