Linguae Vasconum Primitiae, Bernard Dechepare, 1545

 

Le premier livre imprimé en basque

Le titre du livre de Bernard Dechepare, paradoxalement latin, reste fort à-propos, Linguae Vasconum Primitiae [Les prémices de la langue des Basques] désignant le tout premier livre imprimé en basque. Le titre est évidemment intentionnel. Un siècle après l’invention de la presse à imprimer par Gutenberg, Dechepare s’étonne de ne pas encore voir de livre en basque, bien que parmi les Basques, nombreux sont « habiles, vaillants et généreux ».

(...) Ceren bascoac baitira abil animos eta gentil eta hetan içan baita eta baita sciencia gucietan lettratu  handiric miraz nago iauna nola batere ezten assayatu bere lengoage propriaren fauoretan heuscaraz cerbait obra eguitera eta scributan imeitera ceren ladin publica  mundu gucietara berce lengoagiac beçala hayn scribatzeco hon dela. Eta causa honegatic guelditzen da abataturic eceyn reputacione vague eta berce nacione oroc vste dute ecin deusere scriba dayteyela lengoage hartan nola berce oroc baitute scribatzen beryan. (...)

(...) Comme les Basques sont habiles, vaillants et généreux, et que, parmi eux, il y a eu et il y a des hommes fort versés dans toutes les sciences, je suis étonné, Monsieur, que pas un n'ait essayé, dans l‘intérêt de sa propre langue, de faire quelque ouvrage en basque et de le mettre par écrit, pour qu'il fût porté à la connaissance du monde entier que cette langue est aussi bonne à écrire que les autres. Et pour cette raison elle reste diminuée, et dépourvue de toute réputation, et toutes les autres nations croient qu'on ne peut rien écrire dans cette langue comme toutes les autres écrivent dans la leur. (...)

 Erregueren aduocatu videzco eta nobleari virthute eta hon guciez complituyari bere iaun eta iabe Bernard Leheteri bernard echeparecoac haren cerbitzari  chipiac gogo honez goraynci baque eta ossagarri.

 Demande d’autorisation adressée à Bernard Lehete, avocat du roi.

Traduction de René Lafon, réedition d’Euskaltzaindia, 1995

C’est donc pour montrer que la langue basque – comme n’importe quelle autre – peut s’écrire que l’auteur publie son ouvrage : une modeste série de 15 poèmes de sa composition, censée ouvrir la voie à tous les futurs écrivains basques. Qu’un plus prospère sort suive un faible début !

Bernard Dechepare, recteur de Saint-Michel

Bernard Dechepare, dont on peut trouver le nom orthographié Bernat D’Etchepare ou même Beñat Etxepare, est un prêtre né aux alentours de  1480 à Bussunarits-Sarrasquette, dans ce qui est à l’époque un Royaume de Navarre indépendant. A partir de 1512, ce royaume est déchiré entre la France et l’Espagne et la situation politique est des plus compliquées. Dechepare sera même quelques temps incarcéré à Pau, peut-être pour avoir à une époque pris le mauvais parti, peut-être pour des raisons d’ordre moral. Lui-même jugera être victime de calomnie et le tribunal lui donnera raison sur ce point. La publication du Linguae Vasconum  Primitiae, soumise à autorisation, montre également qu’il était parvenu non seulement à être blanchi, mais également à reconquérir les bonnes grâces du roi.

En 1545, date de publication de son ouvrage, Dechepare est recteur de la paroisse de Saint-Michel, et certains document historiques signalent qu’il a été durant une période vicaire à Saint-Jean-Pied-de-Port. Son lieu de décès reste inconnu, ainsi que la date, estimée aux alentours des années 1560.

Un recueil de quinze poésies

Si l’ouvrage de Dechepare est, du fait de son antériorité à tous les autres livres en langue basque, un jalon historique de la littérature basque, il en est également un anachronisme. Durant le siècle qui lui succèdera, la quasi-totalité des ouvrages imprimés en basque seront liturgiques ou religieux, et pour une très grande part, des traductions.

Dechepare, lui, préfère la création et l’originalité. Son livre est composé de 15 poèmes, parfois assez longs qu’il a – modestement – composés lui-même. Les thèmes abordés contrastent également avec ce qui se fera par la suite. Les deux premiers textes, les plus longs, intitulés Doktrina kristiana [La doctrine chrétienne] et Amorosen gaztiguia [Critique des amoureux] sont consacrés sans grande originalité à la religion. Ce n’est qu’après que Dechepare se démarque : les dix poésies suivantes forment le corps principal de l’ouvrage et sont elles consacrées au rapport amoureux :

  • Emazten fabore [En faveur des femmes]
  • Ezkonduen koplak [Poème des mariés]
  • Amoros sekretuki dena [Celui qui est amoureux en secret]
  • Amorosen partitzia [La séparation des amoureux]
  • Amoros jelosia [L’amoureux jaloux]
  • Potaren galdazia [La demande de baiser]
  • Amorez errekeritza [La requête d’amour]
  • Amorosen disputa [Les disputes des amoureux]
  • Ordu gaitzareki horrat zakitzat [Faites-moi le plaisir de vous en aller au diable]
  • Amorre gogorraren despita [Le mépris de la cruelle]

Parmi ces textes surprenants de la part d’un prêtre, on peut notamment signaler le premier Emazten fabore [En faveur des femmes], où l’auteur, à contre-courant de la tendance misogyne prend la défense de la gent féminine :

Emazten fabore

Emaztiak ez gaitz erran ene amorekatik;
gizonek utzi balitzate, elaidite faltarik.

Anhitz gizon ari bada andrez gaizki erraiten,
arhizki eta desoneski baitituzte aipatzen,
ixilika egoitia ederrago lizate;
andrek gizoneki bezi hutsik ezin daidite.

Zuhur gutik andregatik gaizki erran diroite,
haiez hongi erraitea onestago lizate.
Emazteak zerengatik gaitz erranen dirate?
Handi eta xipi oro haietarik girade.

Balentia sinplea da andren gaitz erraitea,
bat gaitz erran nahi badu, oro bardin sartzea;
ixil ladin nahi nuke halako den guzia;
damu gaitzik emazteak hari eman dithia.

(…)

En faveur des femmes

Ne dites pas du mal des femmes, pour l'amour de moi :
Si les hommes les laissaient tranquilles, elles ne commettraient pas de fautes.

Beaucoup d'hommes passent leur temps à dire du mal des femmes,
Dont ils parlent en termes légers et malhonnêtes.
II serait plus beau de se taire :
Les femmes ne peuvent commettre de fautes qu'avec les hommes.

Peu de personnes sages peuvent parler mal des femmes ;
II serait plus honnête d'en dire du bien.
Pourquoi ira-t-on dire du mal des femmes ?
Grands et petits, nous provenons tous d'elles.

Le facile exploit, que de dire du mal des femmes,
Et, si l'on veut s'en prendre à une, de les comprendre toutes dans la même calomnie !
Je voudrais que tout homme ainsi disposé se tût ;
C'est grand dommage qu'une femme lui ait donné le sein.

(…)

Extrait de emazten fabore du Linguae Vasconum  Primitiae de Bernard Dechepare, Edition de Patxi Altuna, Euskaltzaindia, 1995. Extrait de emazten fabore du Linguae Vasconum  Primitiae de Bernard Dechepare, traduction de René Lafon, Euskaltzaindia, 1995.

A la suite de cette série sur l’amour, l’auteur place un texte plus personnel : le récit de son incarcération en Béarn sur ordre du roi, ses doutes, ses peurs et, en conséquence, son amour de la liberté :

Mosen Bernat Etxeparrere kantuia

Mosen Bernat, jakin bahu gauza nola jinen zen,
Bearnora gabetarik egon ahal inzanden.

Heldu behar duien gauzan ezta eskapatzerik;
nik ogenik eznuiela hongigitez berzerik,
bidegabek haritu nu bide ez nuien lekhutik;
erregeri gaizki saldu, gertuz ogen gaberik.

Jaun erregek mezu nenzan joan nengion bertarik;
gaitzez lago la enzun nuien, bana nik ez ogenik;
izterbegier eneien malizian lekhurik,
joan nendin, enagien ogen gabe ihesik.

Balinetan joan ezpaninz, ogenduru ninzaten,
ene kontra falseria bethi zinhetsi zaten;
justizian enzun baninz, sarri jalgi ninzaten;
haren faltaz hasi nuzu jaugitiaz dolutzen.

(…)

La chanson de Monsieur Bernat d’Etxepare

Monsieur Bernat, si tu avais su ce que seraient les événements
Tu aurais pu te passer d'aller en Béarn.

Quand une chose doit arriver, il n'y a pas moyen d'y échapper.
Alors que je n'avais d'autre tort que de faire le bien,
J'ai été injustement frappé, d'un endroit où  je n'avais pas le droit d'aller :
On m'a calomnié auprès du Roi, alors que je suis certainement innocent.

Le Roi mon souverain m'ordonna d'aller immédiatement le trouver.
J'avais ouï dire qu'il était fâché, mais je n'avais aucun tort.
Je ne laissai pas mes ennemis donner libre cours à leur malignité ;
J'y allai : étant innocent, je ne pris point la fuite.

Si je n'y étais pas allé, j'aurais été coupable :
La calomnie dont j'étais l'objet aurait toujours reçu créance.
Si j'avais été entendu selon la justice, je n'aurais pas tardé à sortir d'ici.
Faute de cela, j'ai commencé à regretter d'être venu

(…)

Extrait de Mosen Bernat Etxeparrere kantuia du Linguae Vasconum  Primitiae de Bernard Dechepare, Edition de Patxi Altuna, Euskaltzaindia, 1995. Extrait de Mosen Bernat Etxeparrere kantuia du Linguae Vasconum  Primitiae de Bernard Dechepare, traduction de René Lafon, Euskaltzaindia, 1995

Les deux derniers textes du recueil, sont peut-être les plus connus actuellement. Kontrapas [Contre-pas] et Sautrela [Sauterelle] sont deux textes au contenu très proche mais composés sur deux différents rythmes populaires de l’époque, le contre-pas et la sauterelle italienne. Tous deux sont des textes à la gloire de la langue basque et la mise en vers de la revendication de l’auteur, moins modeste que dans les textes d’introduction, d’avoir fait franchir, en publiant ce premier livre en basque, un pas important à la langue basque.

Sautrela

Sauterelle

Heuskara da kanpora eta goazen oro danzara.

O heuskara, lauda ezak Garaziko herria,
zeren hantik ukhen baituk behar duian thornuia.
Lehenago hi baitinzan lengoajetan azkena,
orai, aldiz, izan en iz orotako lehena.

Heuskaldunak mundu oro tan preziatu ziraden,
bana haien lengoajiaz berze oro burlatzen,
zeren ezein eskripturan erideiten ezpaitzen.
Orai dute ikhasiren nola gauza hona zen.

Heuskaldun den gizon orok altxa beza buruia,
ezi huien lengoajia izanen da floria.
Prinze eta jaun handiek orok haren galdia,
eskribatuz hal balute ikhasteko desira.

Desir hura konplitu du Garaziko naturak
eta haren adiskide orai Bordelen denak.
Lehen inprimizalia heuskararen hura da;
basko oro obligatu jagoitikoz hargana.

Etai lelori bai lelo leloa zarai le loa.
Heuskara da kanpora eta goazen oro danzara

L'euskara est sorti, allons donc tous danser.

O euskara, loue le pays de Cize,
Parce que c'est de la que tu as reçu le rang que tu dois avoir.
Toi qui étais auparavant la dernière des langues,
maintenant, au contraire, tu seras la première de toutes.

Les Basques, dans le monde entier, s'étaient fait apprécier;
Mais tous les autres se moquaient de leur langage,
Parce qu'on ne le trouvait dans aucun écrit.
Maintenant ils apprendront que c'était une chose de qualité.

Que tous les hommes qui parlent l'euskara lèvent la tête,
Car leur langage sera la fleur des langues !
Princes et grands seigneurs le réclament tous,
ils ont tous le désir de l'apprendre dans le cas où ils pourraient l'avoir par écrit.

Ce désir, l'enfant de Cize l'a accompli,
Ainsi que son ami qui est en ce moment à Bordeaux.
Le premier imprimeur de l'euskara, c'est lui :
Tout Basque est obligé à jamais envers lui.

Tralalalala, tralalalalere !
L'euskara, est sorti, allons donc tous danser.

Sautrela du Linguae Vasconum  Primitiae de Bernard Dechepare, Edition de Patxi Altuna, Euskaltzaindia, 1995. Sautrela du Linguae Vasconum  Primitiae de Bernard Dechepare, traduction de René Lafon, Euskaltzaindia, 1995

Un ouvrage à faible diffusion au départ

Traduction du Linguae Vascunum Primitiae par Archu dans les Actes de l’académie royale – Source gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102422d/f77

S’il ne reste qu’un seul ouvrage de cet imprimé aujourd’hui, c’est qu’il n’a été tiré qu’à un faible nombre d’exemplaires. Il est d’ailleurs apparemment resté inconnu d’autres écrivains basques qui lui ont succédé, tels Sylvain Pouvreau ou Manuel Larramendi qui n’en font nulle mention dans leurs écrits sur les premiers écrivains basques. Et même si Oihenart ou d’autres auteurs en avaient eu connaissance, il faut attendre l’édition de la traduction en français de Jean-Baptiste Archu, publié dans les Actes de l'Académie royale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux en 1847 pour que l’ouvrage rencontre le succès qu’on lui connaît aujourd’hui.

Sujet d’étude de nombreux érudits de tous horizons (Julien Vinson, Victor Stemph, Schuchardt, Ernst Lewy, René Lafon ou Urquijo..), il a connu de nombreuses rééditions, mais également des traductions. L’œuvre de Dechepare est désormais disponible en espagnol, anglais, français, allemand, italien, mais également en arabe, catalan, galicien, roumain, chinois, quechua et même en japonais.

Ce livre est désormais un incontournable. Les deux derniers textes, consacrées à la langue basque ont été mis en musique et sont encore chantés aujourd’hui, près de 500 ans après leur écriture. (Voir la présentation du texte Kontrapas sur Bilketa)

La reprise du texte Sautrela par le groupe Oskorri  

L’ouvrage reste également, au XXIe siècle, un sujet de recherche majeur pour les scientifiques. Par exemple :

  • Jean Haritschelhar. Défense et illustration de la langue basque au XVIe siècle : La "Sautrela" de Bernat Echapare. 1 - Domaines basque et pyrénéen, Atlantica, pp.119-127, 2002.  https://artxiker.ccsd.cnrs.fr/artxibo-00109625
  • Jean Haritschelhar. "Emazteen fabore". Euskaltzaindia - Real Academia de la Lengua Vasca, pp.113-124, 2001.  https://artxiker.ccsd.cnrs.fr/artxibo-00084971
  • Aurélie Arcocha-Scarcia, Bernard Oyharçabal. Siglo XVI: Las primicias de las letras vascas. Historia de la literatura vasca: https://artxiker.ccsd.cnrs.fr/artxibo-00442933
  • B. Oyharçabal. Ohar bat literatura historiografiaz: B. Echepare Erdi-Aroko autore?. Euskaltzaindia. J. Haritschelharren omenaldiko liburuan argitaratzekoa, Euskaltzaindia - Académie de la langue basque, pp.119-149, 2007, Iker. https://artxiker.ccsd.cnrs.fr/artxibo-00185331
  • Charles Videgain. Pintatu (Etxepare 1545): 'edan'?. ASJU Beñat Oihartzabali gorazarre - Festschrift for Bernard Oyharçabal, 2009, pp.971-978 https://artxiker.ccsd.cnrs.fr/artxibo-00699181
  • Aurélie Arcocha-Scarcia. "Linguae Vasconum Primitiae"-ren peritestualitateaz eta euskararen gramatizazioaren primiziaz. ASJU, 2011, pp.1-68. https://artxiker.ccsd.cnrs.fr/artxibo-00799887
  • Aurélie Arcocha-Scarcia. Lecture matérielle et péritextuelle du Linguae Vasconum  Primitiae (Bordeaux 1545), premier ouvrage imprimé en langue basque, CELO : Centre d'Etude de la littérature occitane (Toulouse), 2014

Le document numérisé

L’unicum(1) est précieusement conservé à la Bibliothèque nationale de France, mais il est également disponible en version numérisée dans Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8609513p

Bibliographie

  • Linguae Vasconum Primitiae, Bernard Dechepare, 1545 : version numérisée sur gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8609513p
  • Introducción al Linguae Vasconum primitiae de Bernard Dechepare, primer libro impreso en vascuence, Julio de Urquijo, Eusko Ikaskuntza, 1933
  • Linguae Vasconum Primitiae, édition critique et versions multilingues d’euskaltzaindia, 1987, 1995, 2013
  • Primitiae linguae vasconum, Hugo Schuchardt, Consejo Superior de Investigaciones Cientificas, 1947

 

(1) Sont ainsi appelés les ouvrages dont il n’existe qu’un seul exemplaire dans le monde

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