Manuel de la langue basque, Fleury Lécluse, 1826

 

«  L’ouvrage que nous annonçons fera sans doute époque dans les fastes de la littérature française. Ce qu’elle réclamoit depuis tant de temps de l’érudition des linguistes, un Parisien se fait un plaisir de l’offrir au public. Versé dans les idiômes européens et orientaux, il n’a pas voulu se borner aux savantes méthodes qu’il a inventées, pour faciliter la connoissance des sublimes langues d’Homère et de Moïse. Il a voulu aussi faire une étude particulière de la langue des Cantabres, dont l’antiquité se perd dans la nuit des temps, et qui a présenté à ses médiations un caractère de simplicité, d’énergie, d’originalité et de richesse, qui doit la faire placer parmi ces langues inspirées que parloient les peuples nomades de l’Asie, dans ces temps reculés qui remontent peut-être à l’enfance du genre humain, et précédèrent le berceau de l’agriculture et de la civilisation. »
A. M. D’Abbadie (Arrastoitarra) extrait de l’annonce de la mise en vente du Manuel de la langue basque – Source : BnF

Fleury Lécluse (1774-1845)

Fleury Lécluse était professeur de littérature grecque et de langue hébraïque. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence sur l’enseignement du grec et d’un Lexique grec, latin et français qui ont connu un succès populaire et lui vaudront plus tard d’être nommé doyen de la faculté de Toulouse. Passionné par les langues, il s’intéresse particulièrement à leur rapport de filiation et par conséquence à leur âge supposé. Il découvre bien vite que selon certains érudits, et notamment  selon l’Histoire des Cantabres de l’abbé d’Iharce de Bidassouet, publié en 1825, la langue basque pourrait être la plus ancienne d’Europe. Fleury Lécluse se précipite donc au Pays basque pour vérifier ces assertions et être le premier à percer le mystère de cette langue.

Un an plus tard, le 2 février 1826, il publie une dissertation sur la langue basque à partir d’un compte-rendu qu’il a préparé pour l’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-lettres de Toulouse. Il y raconte son voyage, ses difficultés à trouver, même à Pau, Orthez, Navarrenx ou Oloron, le moindre livre en langue basque, son apprentissage progressif, plus aisé à Bayonne ou à Hasparren (auprès de l’abbé d’Iharce), puis sa découverte, en Gipuzkoa, des écrits de Larramendi (El Impossible vencido, 1729), Astarloa (Apologia de la lengua Bascongada, 1803) et de Erro (Alfabeto de la lengua primitiva de España, 1806). Fort de ces lectures et des rencontres qu’il a pu effectuer, il annonce également « être occupé à rédiger en Français un abrégé de Grammaire Basque, auquel sera joint un Vocabulaire propre aux deux langues ».

 
 Dissertation sur la langue basque, 1826 – A découvrir sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6319505s/f9.image

Manuel de la langue basque

 « Regardant avec raison la grammaire comme l’âme d’une langue, tandis que le dictionnaire n’en est que le corps, il a eu l’heureuse idée de mettre en tête de son Manuel une Grammaire, dont les savans apprécieront sans doute la méthode analytique. C’est sur-tout dans cette première partie que l’Auteur fait preuve d’une rare pénétration, et d’une connaissance profonde de la physionomie et du génie de la langue dont il trace les règles. Les éléments qui la composent sont si bien développés, Les principes qui en émanent sont déduits avec tant d’ordre et de précision, les observations critiques qui les accompagnent sont si justes et si lumineuses, que le lecteur se trouve presque insensiblement initié aux secrets de cette langue. La disposition typographique présente même des tableaux si clairs et si réguliers, que l’intelligence la plus ordinaire pourra saisir facilement l’ensemble et le caractère de l’idiôme basque. »
A. M. D’Abbadie (Arrastoitarra) extrait de l’annonce de la mise en vente du Manuel de la langue basque – Source : BnF

Le Manuel de la langue basque, publié la même année aux éditions Douladoure de Toulouse est, avec ses 224 pages, bien plus qu’un abrégé. La première partie, intitulée Grammaire, est très riche et comprend des chapitres consacrés à :

  • L’alphabet basque
  • La littérature basque
  • Le Nouveau testament en basque
  • L’arithmétique basque
  • Le Calendrier basque
  • Les dialectes basques
  • Les Etymologies basques
  • La déclinaison basque (les noms substantifs et adjectifs, puis les pronoms substantifs et adjectifs)
  • La conjugaison basque (considérations générales, les auxiliaires NAIZ et DUT, MAITHATCEA, MINTZATCEA, EMAITEA…)
  • Les particules basques
  • Lla Syntaxe basque (déclinaison, conjugaison et particules)

Fidèle à sa volonté de synthèse analytique qui a fait le succès de sa méthode d’apprentissage du grec, il condense également la langue basque à quelques grandes règles, quatre grands types de conjugaison, trois dialectes principaux et un nombre de déclinaisons limités. Une concision qui apporte énormément de clarté selon certains, une simplification réductrice selon d’autres.

La seconde partie, intitulée Vocabulaire a été réalisée grâce à la collaboration d’Arnaud-Michel d'Abbadie d'Arrast (1772-1832), le père du célèbre Antoine d’Abbadie (1810-1897).  Il contient notamment deux lexiques, un basque-français et un français-basque de près de 4000 entrées chacun.

Liste alphabétique des communes de la Cantabrie française, extrait de la partie Vocabulaire du Manuel de la langue basque de Fleury Lécuses, 1826

L'origine de la langue basque

 Hannibal Barca - wikimedia

Dans l’avant-propos du Manuel, comme il est de tradition dans tout ouvrage de linguistique du début du XIXe siècle, Fleury Lécluse tente, à coup d’étymologie hasardeuse, de retrouver l’origine de la langue qu’il est en train d’étudier. Sa théorie est peu commune :

La civilisation punique, ou carthaginoise, a été florissante du IXe au IIe siècle avant Jésus-Christ. L’un de ses plus célèbres représentants, Hannibal Barca, se dressa contre Rome et resta dans l’histoire comme l’un des plus grands stratèges que la terre ait connu. Or, si certains spécialistes supposent que le nom d’Hannibal vient du phénicien Haani-baal et signifie « qui a la faveur de Baal », Fleury Lécluse remarque qu’il pourrait tout aussi bien provenir du basque handi-bahia et signifier « gage de grandeur ».

L’origine punique de la langue basque, quoique non prouvée, est séduisante (« Si nous pouvons établir, par un fait positif, l’affinité de la langue basque avec la carthaginoise, ne sera-t-on pas forcé de lui reconnoître une antiquité de 27 siècles ? et, comme le phénicien étoit lui-même un dialecte de l’hébreu, peut-on assigner au basque une plus noble origine ? »)

Fleury Lécluse se lance donc dans l’étude d’un extrait d’une comédie latine, intitulée Pœnulus dans laquelle l’auteur M. A. Plautus a inséré un monologue censé être en langue punique. Le Gipuzkoan Don Juan Ignacio de Iztueta prétend qu’en faisant « des coupes de  mots différentes » et en « ajout[ant]  ou retranch[ant] quelques lettres au besoin » ce même texte se comprend aisément pour tous ceux qui parlent son dialecte. Lécluse n’est pas convaincu et tente la même expérience, mais sans couper les mots, avec des locuteurs des dialectes labourdins, bas-navarrais ou souletins. Le résultat est encore moins convaincant. Lécluse en conclut donc :

« I.° Qu'il ne faut pas encore rejeter l'explication de Bochart [selon qui le texte est en hébreu] et qu'il faudra s'en contenter, jusqu'à ce qu'on nous donne un sens aussi suivi que le sien, et exprimé en basque réellement intelligible ;

2.° que le biscayen étant le dialecte le plus difficile à comprendre pour des Basques français, pourrait bien être par cela même moins éloigné du punique, si toutefois il n'étoit pas, comme essaie de le prouver le R. P. Bartholomé, du pur carthaginois. »

Critique de l'ouvrage

La réception par le public de ce travail a été contrastée. Arnaud-Michel d’Abbadie, qui a participé à la rédaction du Manuel et a rédigé le prospectus de la mise en vente du même Manuel, est dithyrambique.

Prospectus de la mise en vente du Manuel de la langue basque par Arnaud-Michel d’Abbadie – A découvrir sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k886863w

L’abbé d’Iharce de Bidassouet, par contre, partenaire de la première heure de Lécluse, mais raillé pour sa piètre traduction de la pierre romaine d’Hasparren dans la Dissertation sur la langue basque et moqué dans la partie Supplément du Manuel de la langue basque dans une « fable » d’Arnaud-Michel d’Abbadie où il est comparé à un hibou fou (« huntz erhoa »), semble avoir émis de nombreuses critiques sur le travail de Lécluse et menacé de publier une critique du Manuel.

L’abbé sera devancé dans ce travail par Lor Urhersigarria qui publiera très rapidement, en décembre 1826 un Examen critique du Manuel de la langue basque.

Examen critique du Manuel de la langue basque par Lor. Urhesigarria, 1826,  - A découvrir sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9764503c/f3.image

Les critiques de D’Iharce y sont reprises sous forme de dialogue entre un certain Arozteguy et l’auteur, mais pour être immédiatement démontées et ridiculisées.

Le même Lor Urhersigarria publiera deux ans plus tard, en décembre 1828, Plauto poligloto, ó sea hablando libremente hebreo, cantabro, céltico, irlandés, hungaro etc. ; seguido de una Respuesta á la impugnación del Manual de la lengua basca, une réponse en espagnol, mais toujours sous la forme d’un dialogue, aux critiques plus vives émergentes en Gipuzkoa contre l’œuvre de Lécluse.

Plauto poligloto, ó sea hablando libremente hebreo, cantabro, céltico, irlandés, hungaro etc. ; seguido de una Respuesta á la impugnación del Manual de la lengua basca, par Lor Urhersigarria, 1828 – A découvrir sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8894233/f11.image

L’étymologie du nom de ce grand défenseur de Fleury Lécluse est intéressante. Lor est la racine de Lore qui signifie fleur, ou pourquoi pas fleuri, et Urhersigarria peut se traduire par ce qui réduit le cours d’eau, c'est-à-dire une…  écluse. Il s’agit évidemment d’un pseudonyme de Fleury Lécluse lui-même.

Le document numérisé

Retrouvez la version numérique du Manuel de la langue basque sur Bilketa : http://gordailu.bilketa.eus/notice.php?q=id:526283

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