"(…) Quoiqu’il y ait possibilité de diminuer le nombre des idiômes reçus en Europe, l’état politique du globe bannit l’espérance de ramener les peuples à une langue commune. (…) Mais au moins on peut uniformiser le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent, puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale, & qui doit être jaloux de consacrer au plutôt, dans une République une & indivisible, l’usage unique & invariable de la langue de la liberté. (...)"

L’abbé Henri Grégoire (1750-1831) est un prêtre catholique, député à l’Assemblée Constituante de 1789, très engagé en faveur de l’abolition des privilèges et de l’esclavage et pour le suffrage universel.

Il est également l’auteur du Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois, et d’universaliser l’usage de la langue française. En ces périodes où il est commun de croire que la logique pure, ou la Raison, peut résoudre tous les problèmes sociaux,  il propose un projet « qui ne fut pleinement exécuté chez aucun peuple », celui de moderniser et uniformiser une langue (le français) et d’en généraliser l’usage exclusif face à toutes les autres langues du territoire.

Cette ambition d’imposer « dans une République une & indivisible, l’usage unique & invariable de la langue de la liberté » marquera fortement la politique linguistique de la France sur les siècles suivants.

  • Euskarazko testua ikusi

    Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir le patois, et d’universaliser l’usage de la langue française. 

    (…) Il n’y a qu’environ quinze départemens de l’intérieur où la langue française soit exclusivement parlée. (…) Nous n’avons plus de provinces, & nous avons encore environ trente patois qui en rappellent les noms.

    Peut-être n’est-il pas inutile d’en faire l’énumération : Le bas-breton, le normand, le picard, le rouchi ou wallon, le flamand, le champenois, le messin, le lorrain, le franc-comtois, le bourguignon, le bressan, le lyonnais, le dauphinois, l’auvergnat, le poitevin, le limousin, le picard, le provençal, le languedocien, le velayen, le catalan, le béarnois, le basque, le rouergat & le gascon ; ce dernier seul est parlé sur une surface de 60 lieues en tout sens.

    Au nombre des patois, on doit placer encore l’italien de la Corse, des Alpes-Maritimes, & l’allemand des Haut & Bas-Rhin, parce que ces deux idiômes y sont très-dégénérés.

    Enfin, les Nègres de nos colonies, dont vous avez fait des hommes, ont une espèce d’idiome pauvre comme celui des Hottentots, comme la langue franque, qui, dans tous les verbes, ne connoît guères que l’infinitif. (…)

    On peut assurer sans exagération qu’au moins six millions de Français, sur-tout dans les campagnes, ignorent la langue nationale ; qu’un nombre égal est à-peu-près incapable de soutenir une conversation suivie ; qu’en dernier résultat, le nombre de ceux qui la parlent purement n’excède pas trois millions ; & probablement le nombre de ceux qui l’écrivent correctement est encore moindre.

    Ainsi, avec trente patois différens, nous sommes encore, pour le langage, à la tour de Babel, tandis que pour la liberté nous formons l’avant-garde des nations.

    Quoiqu’il y ait possibilité de diminuer le nombre des idiômes reçus en Europe, l’état politique du globe bannit l’espérance de ramener les peuples à une langue commune. Cette conception, formée par quelques écrivains, est également hardie & chimérique. Une langue universelle est dans son genre ce que la pierre philosophale est en chimie.

    Mais au moins on peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent, puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale, & qui doit être jaloux de consacrer au plutôt, dans une République une & indivisible, l’usage unique & invariable de la langue de la liberté.

    Sur le rapport de son Comité de salut public, la Convention nationale décréta, le 8 pluviôse, qu’il seroit établi des instituteurs pour enseigner notre langue dans les départemens où elle est moins connue. Cette mesure, très-salutaire, mais qui ne s’étend pas à tous ceux où l’on parle patois, doit être secondée par le zèle des citoyens. (…)  Un des moyens les plus efficaces peut-être pour électriser les citoyens, c’est de leur prouver que la connoissance & l’usage de la langue nationale importent à la conservation de la liberté. Aux vrais républicains, il suffit de montrer le bien ; on est dispensé de le leur commander. (…)

    L’homme sauvage n’est, pour ainsi dire, qu’ébauché : en Europe, l’homme civilisé est pire ; il est dégradé. (…)

    Proposerez-vous de suppléer à cette ignorance par des traductions ? alors vous multipliez les dépenses : en compliquant les rouages politiques, vous en ralentissez le mouvement. Ajoutons que la majeure partie des dialectes vulgaires résistent à la traduction, ou n’en promettent que d’infidèles. Si dans notre langue la partie politique est à peine créée, que peut-elle être dans des idiômes dont les uns abondent à la vérité en expressions sentimentales, pour peindre les douces effusions du cœur, mais sont absolument dénués de termes relatifs à la politique ; les autres sont des jargons lourds & grossiers, sans syntaxe déterminée, parce que la langue est toujours la mesure du génie d’un peuple : les mots ne croissent qu’avec la progression si des idées & des besoins. (…) L’homme des campagnes, peu accoutumé à généraliser ses idées, manquera toujours de termes abstraits ; & cette inévitable pauvreté du langage qui resserre l’esprit, mutilera vos adresses & vos décrets, si même elle ne les rend intraduisibles.

    Cette disparité de dialectes a souvent contrarié les opérations de vos commissaires dans les départemens. Ceux qui se trouvoient aux Pyrénées-Orientales en octobre 1792 vous écrivoient que, chez les Basques, peuple doux & brave, un grand nombre étoit accessible au fanatisme, parce que l’idiôme est un obstacle à la propagation des lumières. La même chose est arrivée dans d’autres départemens, où des scélérats fondoient sur l’ignorance de notre langue, le succès de leurs machinations contre-révolutionnaires.

    Extraits du Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois, et d’universaliser l’usage de la langue française. Abbé Grégoire, 1794

  • Voir le texte en français

    Basa hizkuntzen suntsitzea eta frantses hizkuntzaren unibertsalizatzeko beharra eta ahalez

    (…) hamabost bat departamendu inguru soilik bada non frantsesa bakarrik mintzatua den . (…) Ez dugu gehiago probintziarik, eta hogeita hamar basa mintzaira baditugu bederen haien izenak oroitarazten dizkigutenak.

    Haien banakako zenbaketa egiteak merezi du: behe-bretainiera, normandiera, pikardiera, rouchiera edo valoniera, flandriera, xanpainera, metzera, lorrenera, Franche-comtera, bourguignonera, bressanera, lyonnera, dauphinera, auverniera, poitevina, lemosina, pikardiera, lengadociera, velayera, katalana, bearnera, euskara, rouergera eta gaskoia; azken hori  zentzu guzietara 60 legoko eremu batean mintzatua delarik .

    Basa mintzairen artean, ezarri behar dira ere Korsikako eta Itsas Alpetako italiera eta Haut-Rhin eta Bas-Rhineko alemana, han bi hizkuntza horiek biziki endekatuak direlako.

    Azkenik, gure kolonietako Beltzek, gizaki bilakatu dituzuenek, hizkuntza zerbait badaukate Hottentotena bezain pobrea, edo Frankoen hizkuntza bezalakoa, zeinek aditz guziendako infinitiboa baizik ez duen ezagutzen. (…)

    Hanpatzerik gabe erran daiteke bederen sei milioi frantsesek, bereziki baserri aldeetan, ez dutela hizkuntza nazionala ezagutzen; zenbaki berdintsu batek ezin duela solasaldi jarraiki bat atxiki; eta azkenik, garbiki mintzo dutenen kopurua ez dela hiru milioi baino goitikoa; eta segurki ongi idazten dutenen kopurua oraino apalagoa dela.

    Horrela, hogeita hamar basa hizkuntza desberdinekin, Babel dorrean gira oraindik hizkuntza aldetik, askatasunaren aldetik  nazioetan aitzinatuenetarik garelarik.

    Nahiz eta Europa mailan hartutako hizkuntzen kopurua beheititzekoa balitekeen, munduko egoera politikoak debekatzen digu herriak hizkuntza bakar batera itzultzeko esperantza. Ikusmolde hori, idazle batzuek eratua, berdin ausart eta ameskeriazkoa da. Hizkuntza unibertsal bat, bere moldean, filosofoen harria kimikari dagoena da.

    Baina bederen nazio handi baten hizkuntza batera dezakegu, osatzen duten herritar guziek beren ideiak adieraz ditzaten trabarik gabe. Lan hori, herri batean ere osoki bete ez dena, frantses herriaren heinekoa da, antolakuntza sozialaren adar guziak zentralizatzen dituelako, eta ,, askatasunaren hizkuntzaren erabilera bakar eta bateratua bermatzeari ahal bezain goiz ekin behar duelako, bat eta zatiezin den Errepublika batean.

    Salbamendu Publikoaren komitearen txostenaren ondorioz, Konbentzio nazionalak erabaki zuen, Pluviôse-eko 8an, finkatuko zirela errientak gure hizkuntza erakasteko gutxien ezaguna zen departamenduetan. Neurri hori, salbamenduzkoa, baina ez dena basa mintzairak baliatzen duten guziei hedatua, herritarren kartsutasunak lagundu behar du. (…)  Herritarrak berotzeko manera hoberenetarik izan daiteke haiei frogatzea hizkuntza nazionalaren jakitate eta erabilerak zerikustekoa baduela askatasunaren begiratzearekin. Egiazko errepublikarrei, ongia erakustea aski zaie; haien manatzea ez gara behartuak. (…)

    Gizaki salbaia, errateko manera batez, doi-doia abiatua da: Europan, gizaki zibilizatua gaizkiago da; andeatua da. (…)

    Ez jakitate horri itzulpenen bidez erantzutea proposa dezakezue? Orduan gastuak biderkatuko dituzue: politikaren mekanikeria korapilatuz, haren mugimendua geldiagotuko duzue. Gehi dezagun ere basa mintzaira arrunta gehienak  ezin itzuliak hurran direla, edo itzulpen akastun batzuk baizik ez dituzte hitzematen. Gure hizkuntzan parte politikoa doi-doietarik sortua bada, zer izan daiteke basa mintzaira haientzat: egiazki bihotzaren isurtze goxoen tindatzeko esamolde sentimentala ugari dituzte, baina politikari loturiko hitzik oso gabe daude ; besteak hizkera pisu eta traketsak dira, sintaxirik gabekoak, hizkuntza herri baten jeinuaren adierazlea baita beti; hitzak hazten dira ideien eta beharren garatzearekin baizik. (…) Baserri aldeko gizakia, ideiak orokortzean gutxi usatua, hitz abstraktuen eskasean egonen da beti, eta izpiritua hertsitzen duen hizkuntzaren pobrezia saihestezin horrek  herbaldatuko ditu zuen gutun eta dekretuak; ez baditu jada itzulezinak bilakatu.

    Hizkuntzen desberdintasun horrek maiz departamentuetan ditugun komisarioen eragiketak trabatu ditu. 1792ko urrian Pirinio-Orientalean zirenek idazten zizuten Euskaldunen artean, herri goxo eta bihoztuna, anitz fanatismoeri irekiak ziren, hizkuntza Argien hedatzeari oztopo baita. Gauza bera gertatu zen beste departamentuetan, non gaiztagin batzuk gure hizkuntzaren jakingabezian oinarritzen zuten iraultzaren aurkako azpikerien garaipena.

    Basa hizkuntzen suntsitzea eta frantses hizkuntzaren unibertsalizatzeko beharra eta ahalez, Grégoire abadea, 1794

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