(...) Lorsque Marie Argain et Anna Etchegoyen concoururent ensemble, elles remportèrent un véritable succès; à la plus grande joie des auditeurs, elles se disputèrent et s'emportèrent l’une contre l'autre, la lutte fut des plus animées. Anna Etchegoyen fut couverte d'applaudissements.

« Qu'ayez-vous fait quand vous avez entendu qu'on vous applaudissait ?

— J'ai fait bonjour avec la tête.

— Et vous n'étiez pas intimidée ?

— Oui, un peu en commençant, puis j'ai oublié d'avoir peur. »

Tout cela très simplement dit, avec un éclair de fierté dans les yeux. (...)"

Château d'Echauz - Argazkia etxauzia.eus

Marie d’Abbadie d’Arrast est née Marie-Emilie-Augustine Coulomb à Paris en 1837. Elle épouse Charles d’Abbadie d’Arrast (jeune frère d’Antoine d’Abbadie) et s’installe au château d’Echauz à Saint-Etienne-de-Baïgorry. Dynamique, intellectuelle, engagée, elle ne laisse personne indifférent et devient la dame d’Echauz (Etxauziako anderea).

De retour à Paris à partir de 1871 (elle ne retourne au Pays basque que l’été), elle publie toute une série d’articles dans le journal La femme, publié par l’Union nationale des amis de la jeune fille. Elle y présente le Pays basque, sa nature et ses coutumes au travers d’un axe principal qu’est le féminisme et les droits et libertés des femmes.

Dans ce cadre, elle consacre une partie de l’un de ses articles à deux femmes improvisatrices de cette fin de 19e siècle : Marie Argain et Anna Etchegaray (qu’elle appelle Etchegoyen).

Elle compilera la plupart de ses textes pour les republier en 1909, dans le livre Causerie sur le pays basque : la femme et l’enfant qu’elle signera Mme Charles d’Abbadie d’Arrast (Echauzeco andéria).

  • Euskarazko testua ikusi

    Deux femmes improvisatrices

    (…) La langue basque se prête aux improvisations, ces sortes de joutes passionnent le peuple. On cite deux femmes qui rivalisent d'à-propos et de verve, lorsque ensemble, l'une contre l'autre, elles luttent pour développer le sujet que le président de la fête leur propose sur le moment même. Ces deux femmes ont obtenu dernièrement un grand succès sur la place du Jeu de Paume d'Hasparren ; l'une vantait les charmes de la vie du laboureur, l'autre célébrait l'utilité de l'ouvrier sandalier.

    Ces deux improvisatrices se nomment Marie Argain Urqudoya, de Cambo, et Anna Etchegoyen, d'Hasparren. Marie Argain est une belle basquaise de 30 à 35 ans, brune, robuste, d'une physionomie expressive ; elle s'est mariée avec un brave homme qui est métayer dans la montagne, à deux kilomètres de Cambo. Autrefois elle était sandalière ; maintenant elle cultive sa terre avec son mari ; elle n'a pas d'enfants.

    Dans les concours, à diverses reprises, elle a remporté plusieurs prix qui lui ont valu des bénéfices auxquels elle doit être sensible, car cinquante francs constituent une somme pour de pauvres montagnards. Cette lauréate de concours ne sait ni lire, ni écrire; chez elle, l'art de la versification s'est développé spontanément vers l'âge de vingt ans. Dans un des derniers concours où elle a été couronnée, à Espelette, le Sujet était celui-ci : « L'époux et l'épouse dans leur intérieur. » Marie Argain, paraît-il, trouve des rimes heureuses, quelquefois des traits d'esprit, rien cependant de très saillant comme valeur poétique. Son talent est de qualité moyenne. Mais qu'importe, ne doit-on pas être surpris de trouver ces dons chez une ouvrière illettrée, une simple paysanne?

    Sa rivale, Anna Etchegoyen, est une jeune fille d'une figure agréable et distinguée ; elle a débuté par être sandalière comme Marie Argain. Tout en façonnant les semelles de chanvre des sandales en compagnie des ouvriers et des ouvrières de son atelier, elle s'exerçait à composer des vers. Peu à peu, elle a pris le goût et l'habitude de traiter sur-le-champ tout sujet qu'on lui propose. Elle n'a pas plus de vingt ans ; elle a suivi l'école, elle sait lire et écrire. Mais ce n'est certainement pas grâce à la lecture des auteurs qu'elle a enrichi son imagination et affiné son goût. Cela lui est venu spontanément, comme chez Marie Argain. C'est affaire de race, de genre de vie. Ces deux femmes habitent Cambo, car Anna est entrée comme fille de service dans un des principaux hôtels de la localité. Le proverbe dit: « A Cambo les langues sont plus actives que les balais. » Le matin, les ménagères descendent sur le pas de leurs portes, le balai à la main. Toutes les commères se rassemblent dans la rue, se racontent des nouvelles et s'éternisent dans des bavardages sans fin. La clémence d'un beau ciel presque toujours ensoleillé favorise ces usages. Sont-ce ces habitudes qui ont développé les facultés de nos improvisatrices ?

    Quoi qu'il en soit, lorsque Marie Argain et Anna Etchegoyen concoururent ensemble, elles remportèrent un véritable succès; à la plus grande joie des auditeurs, elles se disputèrent et s'emportèrent l’une contre l'autre, la lutte fut des plus animées. Anna Etchegoyen fut couverte d'applaudissements. « Qu'ayez-vous fait quand vous avez entendu qu'on vous applaudissait ? — J'ai fait bonjour avec la tête. —Et vous n'étiez pas intimidée ? — Oui, un peu en commençant, puis j'ai oublié d'avoir peur. » Tout cela très simplement dit, avec un éclair de fierté dans les yeux. « Après vous être disputées, vous ne vous en êtes pas voulu, Marie Argain et vous ? – Oh ! que non. Aussitôt que nous avons eu terminé notre dispute, nous n'avons plus été en colère et nous sommes redevenues bonnes amies comme auparavant. — Comment vous habillez-vous pour vous présenter en public ? — Nous mettons nos vêtements habituels, nous sommes comme toujours. M. le curé est là qui nous regarde et nous écoute; nous ne voudrions pas être remarquées et grondées. »

    Pour assister aux improvisations, les habitants de la contrée arrivent par centaines ; la place est comble : les prêtres, les juges de paix, les maires, les grands propriétaires se mêlent à la foule. Tout se passe avec une extrême convenance ; la mise en scène ne manque pas d'une certaine solennité. Les concurrents récitent leurs vers sur une sorte de mélopée, leurs images, leurs expressions conservent en général le respect des convenances, et il est bien exceptionnel qu'on entende une plaisanterie déplacée ou un mot risqué. Il n'y a donc rien de choquant que des femmes prennent part à des jeux d'aussi bonne compagnie. C'est avant tout un divertissement national que les autorités civiles et religieuses se sentent tenues à consacrer par leur présence.

    Extrait de l’article La femme dans le Pays basque, Mme Charles d’Abbadie d’Arrast, 1896.

  • Voir le texte en français

    Bi emazte bertsolari

    (…) Euskara inprobisazioentzat egokia da, herriaren interes handia pizten dituzten guduka horiek, Aipatzen dira bi emazte gogo-zalutasun eta elasturiz zein gehiagoka ari direnak, bat bestearen kontra, borrokatzen dira bestako lehendakariak mementoan berean eman dien gaia garatzeko. Bi emazte horiek berrikitan arrakasta handia lortu dute Hazparneko pilota plazan; batak laborari biziaren edertasunak goraipatuz, besteak langile zapataginaren balioa ospatzen.

    Bi bertsolari horiek Marie Argain Urqudoya, Kanbokoa eta Anna Etchegoyen Hazpandarra deitzen dira. Marie Argain 30, 35 urteko euskaldun eder bat da, beltzarana, azkarra, begitarte adierazkor batekin; gizon prestu batekin ezkondu da mendian etxetiar dena, Kanbotik bi kilometrotan. Lehen zapatagina zen; orain bere lurra lantzen du senarrarekin: haurrik ez dauka.

    Lehiaketetan, behin baino gehiagotan, sari desberdinak irabazi ditu, hunkitu behar dituzten etekinak bilduz, berrogeita hamar libera zama bat baita menditar pobre batzuentzat. Lehiaketen irabazle horrek ez daki ez irakurtzen, ez idazten; Beretako, bertsoaren artea bere baitarik garatu da hogei bat urte zituelarik. Saritua izan den azken lehiaketetariko batean, Ezpeletan, Gaia hau zen: “Senar eta emazteak beren etxean.” Marie Argainek, omen, errima egokiak aurkitzen ditu, noiztenka zirto batzuk, baina deus biziki nabarmen poesia baloretik. Bere dohaina kalitate ertainekoa da. Baina berdin du, ez ote genuke harrituak izan behar horrelako dohaintzak langile eskolagabe, laborari soil baten baitan aurkitzeaz?

    Haren aurkaria, Anna Etchegoyen, neska gaztea da aurpegi laket eta dotorekoa; zapatagin gisa abiatua zen Marie Argain bezala. Kalamuzko zapata zolak moldatuz tailerreko langile ziren gizon eta emazteekin, bertsoen osatzen trebatzen zen. Pixkanaka, gustua etorri zaio, baita bat-batean eskaintzen zitzaizkion edozein gaia tratatzeko usaia. Ez ditu hogei urte; eskolatua da, badaki idazten eta irakurtzen. Baina, duda izpirik gabe, ez du ber irakurketei esker garatu bere irudimena eta zorroztu bere zaletasuna. Bere baitarik etorri zaio, Marie Argainekin bezala. Arraza kontu bat da, eta biz molde batena. Bi emazte horiek Kanbon bizi dira, Anna zerbitzari gisa sartu baita herriko hotela batean. Atsotitzak dio: “Kanbon, mihiak erratzak baino aktiboak dira.” Goizean, etxekoandreak etxe atarira jausten dira, erratza eskutan. Kalakari guztiak biltzen dira karrikan, berriak elkarri kontatzen eta etengabeko solasaldietan luzatzen. Kasik beti eguzkitsua den zeru eder baten urrikalmenduak usaia hori laguntzen du; Usaia horiek ote dira gure emazte bertsolarien ahalak?

    Edozer izan, Marie Argain eta Anna Etchegoyen elkarrekin lehiatu zirelarik, arrakasta handia bildu zuten; entzuleen poza handienarentzat, hizkatzen eta elkarren kontra haserretu ziren, guduka animatuetarik izan zen. Anna Etchegoyen txaloz estali zuten. “Zer egin duzu txalotua zinelarik entzun duzularik?” – buruarekin agurtu ditut. – Ez zinen lotsatua? – Bai, pixka bat abiatzean, eta beldurtzea ahantzi dut.” Hori dena biziki sinpleki errana, harrotasun izpia batekin begietan. “Elkarren artean samurtu eta, elkarri aiher zinezten, Marie Argain eta zu? – Oh! Ezetz. Liskarra bukatu orduko, ez ginen gehiago haserre eta berriro lagun onak bilakatu gira, lehen bezala. – Nola beztitzen zarete publikoki agertzeko? – Gure usaiako jantziak ezartzen ditugu, beti bezala. Jaun erretorea hor da, begiratzen eta entzuten gaituena; ez genuke ohatuak eta eresiatuak izan nahi.”

    Inprobisazioen ikusteko, herriko biztanleak ehunka heldu dira; plaza mukuru betea da: apezak, epaileak, auzapezak, etxeko jabe handiak jendaldeari nahasten zaie; Dena muturreko komenigarritasun  batekin iragaten da; taularatzea ospetasunez egiten da; Lehiakideek bertsoak melopeia antzeko batekin errezitatzen dituzte, haien irudi eta erranmoldeek usaian komenigarritasuna errespetatzen dute, eta biziki arraro da leku ez egokian litekeen txiste eta hitz arriskutsu baten entzutea. Ez da beraz deus asaldagarri emazteek parte har dezaten hain konpainia oneko guduetan. Dena baino lehen, aisialdi nazionala bat da, eta autoritate zibila eta elizakoak errespetatzen, eta beren presentziaz kontsakratzen behartuak sentitzen direnak.

Argazkia eke.eus

Anna Etchegoyen : connue également sous le nom de Mariana Etchegaray Baraziart, ou sous le pseudonyme d’Aña debrua.

Née en 1873 à Mendionde, elle participe à des divers concours, dont celui des fêtes basques de Martin Guilbeau en 1894 à Hasparren qu’elle remporte. Décédée en 1939 à Hasparren.

Deux textes lui ont survécu :

Voir la fiche complète sur le site Xenpelar : http://bdb.bertsozale.eus/web/haitzondo/view/-Mariana-Etxegarai-Aa-Debrua

Marie Argain, ou Mariana Hargain

Née en 1860 à Espelette, elle participe à divers concours, dont le concours des jeux floraux d’Antoine d’Abbadie de 1888 à Cambo ou celui des fêtes basques de Martin Guilbeau en 1895 à Espelette qu’elle remporte. Décédée en 1925 à Saint-Palais.

Elle participe également au concours écrit des jeux floraux de Bera en 1895 avec le texte Ehun eta zenbait urthe

Voir la fiche complète sur le site Xenpelar : http://bdb.bertsozale.eus/es/web/haitzondo/view/-Mariana-Hargain

 

La victoire du sexe faible, extrait de l’article relatant la victoire de Marie Etchegaray (et la quatrième place de Marie Argain) dans le Réveil basque, 30 septembre 1894

  • Euskarazko testua ikusi(…) Le concours d’improvisation basque nous ménageait une véritable surprise. Jusqu’à ce jour, le sexe fort avait seul l’apanage de ce genre de littérature ; mais il est maintenant distancé par le sexe faible, qui monte sur les planches et improvise supérieurement. C’est ainsi que Mlle Marie Etchegaray s’est révélée à Hasparren, comme une improvisatrice hors ligne. (…)

    Le Réveil basque, 30 septembre 1894

  • Voir le texte en français

    (…) Euskal inprobisaketa lehiaketak egiazko ustekabea ekarri zigun. Gaurdaino, sexu azkarrak bakarrik bazuen literatur genero horren abantaila; baina orain urrundua da sexu ahularengandik, taula gainera igotzen dena eta hobeki inprobisatzen duena. Horrela agertu da Marie Etchegaray anderea, bertsolari aparta gisa. (…)

    Le réveil basque, 1894ko irailaren 30a

Présence d’une diablesse à Hasparren, extrait de l’article sur les joutes d’Hasparren du journal Eskualduna du 21 septembre 1894

  • Voir le texte en français

    (...)  Arratsaldean koplarien primak. Lehenbizikoa neskatcha gazte, 16 edo 17 urtheko batek irabazi du. Haspandarra da neskatcha hori, eta ekartzen duen izenaren arabera, zerbeit athera ditakena ! — Nola deitzen da ? — Debrusa...

    Nahi baduzu, den bezala, egia aithor dezazudan, ez dakit beraren izena ; bainan ukhan bezala saltzen dut. Debruaren eta Debrusaren alaba zela zioten han haren herritarrek. Ez da estonatzeko biphiltasunez eta kopetaz burhasoen egite balinbadu ere.

    Handia da bertzenaz izen hortako koplaria Hasparnetik atheratzea ! Egundainotik aditzea dugu izen-goitientzat nausi dela Hasparne. Koplari ederrak ere izan dire herri hortan bertze orduz. Bainan emazterik ez ginuen oraino holachet ikhusi, kazkaroten herri inguruetan baizik. Nun zagon debrua lo, bere umearekin !

    Emazteki baten orde biga bagintuen hanchet, bat bertzea bezen erne eta biek mihia zalhu. Bigarrena Camboarra omen zen, berak erran duen bezala, haurrak etechen utzirik ethorria, kopla-primaren irabaztera.

    Buruz-buru ederki arizan dire, bat laborantzaren alde, bertzea zapataintzaren alde; zapatainak garhaitu du laboraria ; ez  errechki, bainan garhaitu. Noiz eta nun irabaz zezoken laborariari zapatainak, Hasparnen ez irabaztekotz?

    Gero gizonkiak ere baziren ; hetarik batek ereman du hirugarren prima, zuhurtziaz ederki mintzaturik. Zenbeiten gogora hari behar zioketen eman lehenbiziko prima. Bainan gizonak baitziren juje, beldurtu othe dire behaizkiaz aphaltzen zituztela emazteak adi ? Ez dakigu. Bainan ez dugu uste bazioketela gizonak emazteri zorrik. (...)

    Eskualduna, 1894ko irailaren 21a

  • Euskarazko testua ikusi

    (…) L’après-midi, le prix des improvisateurs. Le premier prix a été remporté par une jeune fille de 16 ou 17 ans. Cette jeune fille est hazpandar, et avec le nom qu’elle porte, que peut-il en sortir ! Comment elle s’appelle ? – Debrusa [la diablesse].

    Si vous voulez, je vous avoue la vérité comme elle est, je ne connais pas son nom : mais je vous le vends comme je l’ai acheté. Les habitants de son village disent qu’elle est la fille du diable et d’une diablesse. Il ne faut donc pas s’étonner de sa fougue et de son toupet si elle tient de ses parents.

    C’est tout de même énorme qu’un improvisateur de ce nom sorte d’Hasparren ! Dorénavant nous pourrons dire qu’Hasparren est le maître en ce qui concerne les surnoms. Il y a eu de bons improvisateurs dans ce village dans le temps, mais nous n’avions pas encore vu de femme de ce genre, à par dans les environs des hameaux de Kaskarrot [cagots]. Où dormait le diable, avec son enfant !

    Au lieu d’une femme, nous en avions deux là-bas, l’une aussi vive que l’autre et les deux à la langue vive. La seconde viendrait de Cambo, comme elle l’a dit elle-même, venue en laissant les enfants à la maison, pour remporter le prix de l’épreuve.

    Elles ont été très bien dans le tête-à-tête, l’une en faveur de l’agriculture, l’autre pour la sandalerie ; le cordonnier s’est imposé face au laboureur. Où et quand le cordonnier pourrait vaincre le laboureur, si ce n’est à Hasparren ?

    Après il y avait des hommes aussi ; l’un d’eux a remporté le troisième prix, en parlant très bien de la sagesse. De l’avis de certains, c’est à lui qu’aurait dû aller le prix. Mais comme les juges étaient des hommes, ont-ils pris peur d’entendre qu’ils rabaissaient les femmes par jalousie ? Nous ne savons pas. Mais nous ne pensons pas que l’homme devait quoi que ce soit aux femmes. (...)

    Eskualduna, 21 septembre 1894

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