[…] Maintenant, quels avantages peut présenter la publication de ces chansons basques ? […] je crains que le siècle actuel, habitué aux artifices de notre poésie et aux éclats de la musique moderne, ne trouve fades les naïfs accents de la muse des montagnes et les accords sans art de son pipeau rustique. Toutefois, au milieu de pensées communes, je dirais même triviales, il n’est pas rare de rencontrer des inspirations heureuses, des élans vraiment poétiques, qui, par la hardiesse, la vigueur, la richesse ou la grâce, peuvent soutenir la comparaison avec ce que les littérature grecque et latine nous ont laissé de plus parfait en ce genre. […]

 

Né à Lyon en 1809, Francisque Michel eut pour première spécialité la découverte de manuscrits du Moyen-Age et leur publication. Il publie ainsi en 1837 la version la plus ancienne de la Chanson de Roland, trouvée à l’Université d’Oxford.
En 1839, il enseigne la littérature étrangère à la faculté de lettres de Bordeaux. En 1847 il publie sa thèse "Histoire des races maudites de la France et de l’Espagne", et poursuivra des recherches sur des thèmes aussi divers que la bataille de Roncevaux, l’histoire de Bordeaux, le royaume de Navarre, les Cagots, qui le conduiront jusqu’au Pays basque, sa langue et sa culture pour lesquels il se passionna.

Il entame une entreprise de divulgation d’œuvres en basque : il réédite en 1847 les Proverbes et Poésies d’Arnaud Oihenart (édition initiale de 1657).
Après 10 ans de lectures, de correspondances, d’observations personnelles, il publie en 1857 une synthèse intitulée « Le pays basque : sa population, sa langue, ses mœurs, sa littérature et sa musique », vaste étude visant également à publier nombre de textes.

Francisque-Michel manifeste de l’intérêt, voire du respect pour ce qu’il appelle poésie populaire, qu’on désignerait plutôt aujourd’hui sous le terme de littérature orale. Dans le célèbre chapitre XI intitulé « Poésies populaires des Basques », Francisque Michel reconnaît aux Basques une inclination naturelle à la poésie, notamment improvisée : «  Ce peuple est […] doué d’une imagination très-vive, et il aime beaucoup la poésie. On y rencontre partout des hommes qui, à leur profession ordinaire de pâtres, de bergers, d’artisans, joignent celle de poètes improvisateurs, que l’on invite régulièrement aux réjouissances publiques, aux fêtes domestiques, aux mariages, aux baptêmes, pour y improviser des chants relatifs à la circonstance. » (p. 214)
Cette faculté étonnante lui paraît tenir à la langue basque elle-même, et favorisée par une transmission toute naturelle : « Le mécanisme de la langue basque, ses inversions, ses désinences grammaticales, facilitent singulièrement la versification. Un jeune homme a t-il une imagination vive, un père barde ou une mère habituée à répéter les chansons du temps passé, il commencera par chanter à son tour. Bientôt, il composera lui-même des chants sans autre étude, pareil à l’oiseau qui redit d’instinct les concerts de son père veillant sur la couvée. » (p. 217).
Sensible à l’importance culturelle que revêt le chant parmi les Basques, Francisque-Michel se met en tête de mettre par écrit les chants anciens comme récents qui lui paraîtront les plus remarquables, et de les soustraire ainsi à l’oubli.

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    Publier les chansons basques

    « Maintenant, quels avantages peut présenter la publication de ces chansons basques ? […] je crains que le siècle actuel, habitué aux artifices de notre poésie et aux éclats de la musique moderne, ne trouve fades les naïfs accents de la muse des montagnes et les accords sans art de son pipeau rustique. Toutefois, au milieu de pensées communes, je dirais même triviales, il n’est pas rare de rencontrer des inspirations heureuses, des élans vraiment poétiques, qui, par la hardiesse, la vigueur, la richesse ou la grâce, peuvent soutenir la comparaison avec ce que les littérature grecque et latine nous ont laissé de plus parfait en ce genre. Aussi n’est-il pas juste de dire, comme l’a fait Nodier : « le basque et le bas-breton n’attendent que des poètes, car tous les instruments de la poésie sont prêts chez eux, comme ils l’étaient en Angleterre à l’avènement de Chaucer, en France à celui de Villon ».

    Francisque Michel, extrait de Le pays basque : sa population, sa langue, ses mœurs, sa littérature et sa musique, 1857, p. 221.

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    Euskal kantuak argitaratu

    « Orain, zein onura dakar euskal kantu hauen argitaratzeak? […] beldur naiz gaurko mende honek, gure poesiaren arteziari eta musika modernoari ohiturik, mendietako musaren doinu lañoak eta bere larre txistuaren nota xumeak oso hits kausi ditzan. Bizkitartean, pentsaketa arrunten artean, apalak ere erran nezake, noiztenka aurki daitezke inspirazio argitsuak, airatze zinez poetikoak. Eta hauen ausardiak, indarrak, oparotasun eta graziak, literatura greziar eta latinak utzi diguten obra perfektuenekin konparatzea jasaiten dute.
    Ondorioz, ez da zuzen, Nodier-k egin duen bezala, erratea : « Euskarak eta behe-bretoierak olerkariak baizik ez dituzte eskas, zeren poesiaren tresna guziak baitira haiengan, Ingalaterran ziren bezala Chaucer-en etorreran, eta Frantzian Villonenean. »

Francisque Michel publie plusieurs chants, inédits pour certains, se rapportant à des genres fort divers (chansons historiques, politiques, d’amour, d’exil, satiriques, morales), en basque avec leur traduction en français. En premier lieu les chants les plus anciens collectés comme Beotibarren gudua (La bataille de Beotibar) Voir article dans Bilketa ou Atharratzeko ezkongaia (La fiancée de Tardets). Il faut noter que Francisque Michel malgré sa démarche rigoureuse ne put échapper à l’exhumation de « faux » chants anciens comme Kantabriarren kantua (le chant des Cantabres) ou Altabizkarko kantua (Le chant d’Altabiscar).
L’ouvrage « Le Pays basque… » fut salué par les savants et bascologues de son temps comme une somme érudite de grand intérêt, et le chanoine Lafitte la réédita en 1983 (éditions Elkar, fac-similé, préface de P. Lafitte), considérant la nécessité de republier « une œuvre aussi importante », et que « […] cette documentation n’a[vait] pas fini de rendre service aux études basques. ». De fait nombre d’auteurs ont reconnu ce qu’ils devaient à Francisque Michel : A Campion, J. de Urquijo, G. Lacombe, Ph. Veyrin, Daranatz, E. Goyhenetche, L. Dassance, J. Haritschelhar, P. Lhande, G. Hérelle,…

Références :
Le pays basque : sa population, sa langue, ses mœurs, sa littérature et sa musique,  Francisque Michel, Didot, 1857 (547 p.).
Réédition : Elkar 1983, Préface de Pierre Lafitte.
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