Etien Salaberri (1903-1981) est un témoin sans pareil du XXe siècle et de ses turbulences. Il connaît une vie bien remplie, depuis son enfance dans la ferme Garra d’Hélette, une longue carrière d’enseignant, 5 années de captivité en Allemagne, une œuvre très dense d’essayiste et de chroniqueur.
L'homme étonne par la modernité de ses idées. Philosophe de formation, c’est un prêtre ouvert aux idées sociales de son temps et à une Europe des nations garante de la paix, favorable à l’émancipation politique du Pays basque.

Nous vous proposons ici une série d’articles pour découvrir une figure intellectuelle du Pays basque, malheureusement quelque peu oubliée aujourd’hui.

[…] L’aliénation basque, comme l’aliénation bretonne, ou flamande, ou occitane ou hindoue, a d’abord été une aliénation culturelle […]

Après l'euskaltzale, l'abertzale

Les expériences peu communes vécues pendant la guerre ont totalement modifié chez Salaberri sa façon de voir le monde. Les évènements terribles dont il a été témoin, le contact avec des nationalités et des opinions diverses lui ont permis de comprendre ceci : l’Allemagne n’était pas la seule qu’il fallait tenir responsable des horreurs de la guerre, la France par ses attitudes et ses actes avait également engendré la haine et la vengeance.
Un autre aspect de sa transformation intellectuelle : le sentiment très fort de son identité basque. Il qualifia lui-même cette révolution intérieure comme une “nouvelle naissance”.
Salaberri défendit jusqu’à sa mort ses convictions idéologiques, au travers d’articles qu’il écrivit par milliers, de ses chroniques à la radio, de ses éditoriaux. Il publia également nombre d’essais, et ses mémoires.

 

L'homme de plume

Dès la fin de la guerre, le chanoine Lafitte lui demanda d’écrire dans le tout nouveau journal Herria. Cet hebdomadaire prenait la suite du journal Eskualduna, lequel avait fermé dès 1944 pour avoir soutenu de manière trop fervente le régime pétainiste.
De 1945 jusqu’en 1981, Salaberri écrivit chaque semaine dans Herria, un article en basque sous le pseudonyme “So egile” [l’observateur], et une chronique en français intitulée “Pointes sèches”. Il contribua à de nombreuses revues prestigieuses : Gure Herria, Euzko gogoa, Gernika, Jakin, Éclair-Pyrénées

Au-delà de ses considérations philosophiques ou religieuses, Salaberri fut un éditorialiste très politique. Il fut un analyste critique de l’actualité du Pays basque et de la France, laissant apparaître ses préférences politiques : la démocratie chrétienne, une Europe fédéraliste et supra-nationale, l’abertzalisme.
Les élèves de ses classes de philosophie goûtèrent également à ces “enseignements”, et le professeur influença ainsi toute une jeunesse basque à l’époque, selon Jean-Louis Davant.(1)

L'abertzale. L'aliénation basque, 1967.

De l’euskalzale qu’il était dans sa jeunesse, à l’image de nombreux intellectuels d’avant-guerre, prêtres ou laïcs, Salaberri devint abertzale dans la deuxième partie de sa vie, à la suite d’un cheminement intellectuel, que Pako Sudupe(2) décrit ainsi : "[Etien Salaberri] s’est peu à peu détaché d’un nationalisme français fédéraliste-centriste, par rejet d’un jacobinisme français agressif, sans toutefois renier son identité française ; et, partant d’une conscience basque simplement culturelle, il se rapproche voire parvient à un abertzalisme politique, revendiquant un Pays basque uni et indépendant au sein de l’Europe."(3)

Voilà une trajectoire assez étonnante pour un homme de la génération, l’éducation, l’environnement intellectuel d’Etien Salaberri. Jean-Louis Davant lui reconnaît en cela une certaine audace : “Salaberri franchit un pas en apparaissant en abertzale, ceci sans rejeter la France pour autant. Ils étaient rares les abertzale parmi les euskaltzale si nombreux de sa génération. C’est avec les jeunes d’Enbata que les concepts d’euskaltzale et d’abertzale se sont conjugués.(4)

L’aliénation basque paraît en 1967. Dans cet essai qui mêle histoire et philosophie, Salaberri dénonce l’état d’asservissement du Pays basque en France, qui le traite en colonie. Nombreuses sont les oppressions qu’il reproche à la France : la volonté de faire disparaître la langue basque, par l’institution scolaire, le sous-investissement économique dans toute la partie méridionale de la France, entraînant dans ces régions sous-développement, dépopulation et arriération. Culturellement, il déplore la négation d’une civilisation.
Les Basques eux-mêmes ne sont pas épargnés dans ce terrible tableau, taxés de harkisme ou de lancrisme, par référence à un épisode douloureux et célèbre de l’histoire du Pays basque.

  • Euskarazko testua ikusi

    […] Aux régions comme aux classes exploitées, on demande avec la tête basse, le silence, et avec le silence, l’obéissance. Tous les colonialismes ont sécrété d’une part dans les classes dominatrices une morgue vêtue de bonhomie, d’autre part dans les classes dominées, un reniement des plus doués, pressés de franchir le seuil des classes dominatrices pour s’y intégrer. Ailleurs ce complexe a été appelé le harkisme, le glouisme. Les Basques préfèrent le nommer le lancrisme. Le conseiller de Lancre fut, du 2 juillet au 1er novembre 1609 le sinistre chasseur de sorcières, le glaoui du Pays basque. Il descendait des Rostéguy, de Juxue. Il fallait un basque pour faire autant souffrir les Basques et les soumettre aussi durement au sceptre du roi de France. […]
    L’aliénation basque, comme l’aliénation bretonne, ou flamande, ou occitane ou hindoue, a d’abord été une aliénation culturelle. Elle a consisté dans un rapt de la personnalité morale. La basquitude a été battue en brèche, à la fois par l’hispanité et la francité. Le trésor dilapidé n’a profité à personne. Il a été perdu pour tous. […]

  • Voir le texte en français

    […] Lurraldeeri baita izorratuak diren klaseeri isilik egotea galdegina zaie, burua apalik, eta isilik egotearekin, obeditzea. Kolonialismo guziek sortu dute nagusi ziren jendarteen aldetik lañotasunaren itxura zuen murga, eta menpe zirenen baitan dohaintsuenen partetik ukazio bat, irrikan zirelako klase nagusien lerroen artera igotzea. Beste tokietan konplexu hori harkismoa, edo glaouismoa deitu zen.
    Euskaldunek nahiago dute lankrismoa izendatu. De Lancre kontseilaria 1609ko uztailaren 2tik azaroaren 1era sorginen ihiztari etsigarria izan zen, Euskal Herriko glaoui-a. Jutsiko Rosteguy leinukoa zen.
    Euskalduna izan behar zen, euskaldunak hainbeste sufriarazteko, eta hain bortizki Frantziako erregeren agindupean atxikitzeko. […]
    Euskal alienazioa, alienazio bretainiarra, flandriarra, okzitaniarra edo hinduaren erara, menperatze kulturala izan zen lehen-lehenik. Nortasun moralaren lapurreta izan zen. Euskaltasuna erasotua izan da, espainoltasunaren aldetik baita frantsestasunaren aldetik ere. Xahutua izan den altxorraz ez da nehor jabetu hondarrean. Denentzat galdua izan da. […]

 Joxe Azurmendi(5) dit ceci : “Il faut reconnaître à Salaberri le mérite d’avoir pensé l’abertzalisme dans une perspective globale, comme philosophe. […] Face au monde Salaberri a toujours réfléchi aux hommes et aux femmes, à la guerre et à la paix, à l’Europe, au Pays basque. Il n’a pas séparé le pays basque du reste du monde. Il ne s’est pas réduit à une simple contemplation, comme on aurait pu s’y attendre de la part d’un “euskaldun fededun” [basque et croyant]. Et, moyennant ce que les contingences locales ont pu lui imposer ou lui autoriser, il a appliqué à sa réflexion sur le Pays basque sa culture philosophique.

 

L'œuvre de Salaberri

- La pelote. Introduction à la vie spirituelle. Gure Herria. Allocution prononcée le jour de l’ouverture de la Grande semaine des sports basques de 1937.
- L'homme basque : essai de caractérologie euskarienne, Imprimerie le Courrier (Bayonne), 1950. Conférence donnée le 21 Juillet 1949 au x étudiants basques à St-François-Xavier, Ustaritz.
- Du régionalisme à l´internationalisme suivi de poèmes en prose basque. Gure Herria, 1951 ?
- La Pédagogie et le Commissaire. Défense d'une culture populaire euskarienne. [Ed. Eskual-Herria], 1955.
- La fête dans l´âme Basque. Gure Herria, 1956.
- La messe sur le Pays basque. Gure Herria, 1964.
- L’aliénation basque. Gure Herria, 1968.
- Ene sinestea. Iragan biziari gibeletik beha. Egilea editore. 1978.
- Beñat adiskidea, agur! Egilea editore, 1981.
- Zer da euskaldun izaitea?: Eskualdun izaitea da, eskual lur, mintzaire, fedearen bihotz guziz maithatzea. [Ed. Eskual-Herria], datarik gabea.

 

À propos d'Etien Salaberri. Autres publications de ses œuvres

- Etienne Salaberry euskalzaleari. “Euskalzaleen Biltzarrak” eskaini omenaldia. Egilea editore, 1980.

- Etienne Salaberry (1903-2003). Antologia. Prestatzailea: Pako Sudupe. Egan, 2003. Etienne Salaberry-ren kazeta artikuluak. J. Louis Davant et Pako Suduperen oroitzapen eta azalpenekin.

 

Articles connexes

Etien Salaberri, un prêtre philosophe dans la tourmente du XXe siècle #1 : L’enfant d’Hélette
Etien Salaberri, un prêtre philosophe dans la tourmente du XXe siècle #2 : Prisonnier de guerre au STALAG IV B


(1) Etienne Salaberry antologia, Egan, 2003, p. 212.
(2) Docteur en langue basque, spécialiste de littérature basque, auteur d’une anthologie des articles de presse d’Etien Salaberri
(3) Etienne Salaberri antologia, Egan, 2003, p. 21.
(4) Etienne Salaberri antologia, Egan, 2003, p. 218.
(5) Auteur basque, philosophe, essayiste et poète. Cité dans Etienne Salaberry antologia, Egan, 2003, p. 26.

Sources :
Etienne Salaberri (1903-1981). Piarres Ainziart. Bidegileak bilduma. Eusko Jaurlaritzaren argitalpen zerbotzu nagusia. 2003.
Euskal Wikipedia : fiche Etien Salaberri

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