Aspect singulier d’ailleurs, et digne d’étude. J’ajoute qu’ici un lien secret et profond, et que rien n’a pu rompre, unit, même en dépit des traités, ces frontières diplomatiques, même en dépit des Pyrénées, ces frontières naturelles, tous les membres de la mystérieuse famille basque. Le vieux mot Navarre n’est pas un mot. On naît basque, on parle basque, on vit basque et l’on meurt basque. La langue basque est une patrie, j’ai presque dit une religion. Dites un mot basque à un montagnard dans la montagne ; avant ce mot, vous étiez à peine un homme pour lui ; ce mot prononcé, vous voilà son frère. La langue espagnole est ici une étrangère comme la langue française.

 

Extrait de Note de voyage et dessins : Bordeaux, Bayonne, Espagne

 

Le grand écrivain Victor Hugo (1802-1885) a effectué deux séjours en Pays basque. Un premier arrêt d’un mois à Bayonne en 1811 alors que enfant, il rejoint son père en poste à Madrid, un second trente ans plus tard pour se remettre de l’échec des Burgraves et tester la nouvelle invention anglo-saxonne à la mode : le tourisme.

Entre le 23 juillet et le 13 août 1843, il visite Bayonne, Biarritz, Irun, Fontarabie, Saint Sébastien et surtout le port de Pasajes. Impressionné par les paysages, les hommes et la langue basque (il fera même l’acquisition d’une grammaire basque), il prend de très nombreuses notes et fait de nombreux croquis de ses découvertes.

Ces notes serviront de base à la publication posthume du carnet de voyage En voyage, Alpes et Pyrénées (1890) dont est extrait le passage suivant, consacré à la découverte de Saint-Sébastien :

Saint-Sébastien

 

Donostia

 

Je suis en Espagne. J’y ai un pied du moins. Ceci est un pays de poètes et de contrebandiers. La nature est magnifique ; sauvage comme il la faut aux rêveurs, âpre comme il la faut aux voleurs. Une montagne au milieu de la mer. La trace des bombes sur toutes les maisons, la trace des tempêtes sur tous les rochers, la trace des puces sur toutes les chemises ; voilà Saint-Sébastien.

Mais suis-je bien en Espagne ? Saint-Sébastien tient à l’Espagne comme l’Espagne tient à l’Europe, par une langue de terre. C’est une presqu’île dans la presqu’île ; et ici encore, comme dans une foule d’autres choses, l’aspect physique est la figure de l’état moral. On est à peine espagnol à Saint-Sébastien ; on est basque.

C’est ici le Guipuzcoa, c’est l’antique pays des fueros, ce sont les provinces libres vascongadas. On parle bien un peu castillan, mais on parle surtout bascuence. Les femmes ont la mantille, mais elles n’ont pas la basquine ; et encore cette mantille, que les madrilènes portent avec tant de coquetterie et de grâce jusque sur les yeux, les guipuzcoanes la relèguent sur l’arrière-sommet de la tête, ce qui ne les empêche pas d’ailleurs d’être très coquettes et très gracieuses. On danse le soir sur la pelouse en faisant claquer ses doigts dans le creux de sa main ; ce n’est que l’ombre des castagnettes. Les danseuses se balancent avec une souplesse harmonieuse, mais sans verve, sans fougue, sans emportement, sans volupté ; ce n’est que l’ombre de la cachucha.

Et puis les français sont partout ; dans la ville, sur douze marchands tenant boticas, il y a trois français. Je ne m’en plains pas ; je constate le fait. Au reste, à ne les considérer, bien entendu, que sous le côté des mœurs, toutes ces villes-ci, en deçà comme au delà, Bayonne comme Saint-Sébastien, Oloron comme Tolosa, ne sont que des pays mixtes. On y sent le remous des peuples qui se mêlent. Ce sont des embouchures de fleuves. Ce n’est ni France ni Espagne, ni mer ni rivière.

Aspect singulier d’ailleurs, et digne d’étude. J’ajoute qu’ici un lien secret et profond, et que rien n’a pu rompre, unit, même en dépit des traités, ces frontières diplomatiques, même en dépit des Pyrénées, ces frontières naturelles, tous les membres de la mystérieuse famille basque. Le vieux mot Navarre n’est pas un mot. On naît basque, on parle basque, on vit basque et l’on meurt basque. La langue basque est une patrie, j’ai presque dit une religion. Dites un mot basque à un montagnard dans la montagne ; avant ce mot, vous étiez à peine un homme pour lui ; ce mot prononcé, vous voilà son frère. La langue espagnole est ici une étrangère comme la langue française.
   

Espainian naiz. Zango bat han dut bederen. Hau olerkari eta kontrabandista herri bat da. Izadia miresgarria da; salbaia ameslarientzat behar den bezala, gogorra ohoinentzat behar den bezala. Mendi bat itsas erdian. Lehergailuen arrastoa etxe guzietan, ekaitzen arrastoa harkaitzetan, kukusoen arrastoa atorra guzietan; horra Donostia.

Baina Espainian ote naiz benetan? Donostia Espainiari lotzen da Espainia Europari lotzen den bezala, lur zerrenda baten bidez. Penintsula bat da penintsulan; eta hemen ere, beste hainbat gauzetan bezala, itxura fisikoa izate moralaren irudia da. Doi-doietarik espainola izaten da Donostian; Euskalduna izaten da.

Hemen da Gipuzkoa, foruen herri zaharra da, Vascongadas-eko probintzia libreak dira. Gaztelania pixka bat mintzatzen da, baina euskara da gehienik mintzatzen. Emazteek mantelina daramate, baina ez gonapekoa; eta mantelina hori, Madrileko emazteek hain lakrikuntasun eta grazia handiz begietaraino ezartzen dutena, gipuzkoarrek buruko atzeko tontorrera zokoratzen dute, biziki kriketa eta graziosak gelditzen dira.  Arratsean dantzatzen da soropilean, erhiak esku ahurrean klaskatuz; kriskitinen itzala baizik ez da. Dantzariak bulunbatzen dira  malgutasun harmoniatsuz, baina elasturirik gabe, oldarrik gabe, sentsuen gozamenik gabe; Cachucha-ren itzala baizik ez da.

Eta frantsesak denetan dira; hirian, hamabi botiga jabeetarik, hiru frantsesak dira. Ez naiz horretaz pleini; gertakaria ohartarazten dut. Gainera, hiri guzi horiek bizimolde aldetik, bistan dena, kontsideratuz, honaindian ala haraindian, Baiona Donostia bezala, Oloroe Tolosa bezala lurralde mistoak baizik ez dira.Nahasten diren herrien zirimola han sentitzen da. Ibaien bokaleak dira. Ez da ez Frantzia, ez Espainia, ez itsaso ez ibai.

Itxura berezia gainera, eta azteketa gai. Gehi nezake hemen badela ezerk ezin izan duen hautsi lotura sakon eta sekretu bat,eta honek bateratzen dituela, itunak edo muga diplomatikoak izan arren, Pirinioak, muga naturala horiek izan arren ere, euskal familia misteriotsuko kide guziak. Nafarroa hitz zaharra ez da hitz bat. Euskaldun sortzen da, euskara mintzatzen da, euskaldun bizitzen da eta euskaldun hiltzen da. Euskal hizkuntza aberri bat da, abantzu erlijio bat erran dut. Erran euskal hitz bat menditar bati mendian; hitz hori aitzin, doi-doietarik gizaki bat zinen harentzat; hitz hori ahoskatu eta, haren anaia zara. Espainol hizkuntza hemen arrotza bat da, frantses hizkuntza bezala.

 

Pasajes, 4 août midi, dessin autographe extrait de Note de voyage et dessins : Bordeaux, Bayonne, Espagne de Victor Hugo

(http://expositions.bnf.fr/hugo/)

 

Ecrits de Victor Hugo sur le Pays basque :

-          Notes de voyage et dessins : Bordeaux, Bayonne, Espagne, carnet manuscrit de 1843

-          En voyage : Alpes et Pyrénées : œuvres inédites de Victor Hugo, J. Hetzel, 1890

-          Idi orgaren karranka : Euskal Herrian gaindi, 1843, traduction de Koldo Izagirre, Elkar, 2002

-          Victor Hugo et le Pays Basque : "la langue basque est une patrie", Jean-Louis Davant, Elkar, 2002

Quelques publications sur Victor Hugo au Pays basque :

-          Victor Hugo au Pays basque (1843), par Gorka Aulestia, Universidad de Deusto, 1996

-          L'usage des langues espagnole et basque dans le Voyage vers les Pyrénées, par Véronique Duché, Euskonews & media, 2002

-          Victor Hugo Euskal Herrian, Joxe Azurmendi, Jakin 37., 1985

-          Victor Hugoren etxean Pasaian, Joxe Azurmendi, Jakin 138., 1985

-          Victor Hugo à Bayonne (1811-1812) : ses premiers émois amoureux, André Pintat, Bayonne ville d’art,1998

-         Victor Hugo au Pays basque, Carole Garcia, Ekaina 86, 2003

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