La vieille langue est vivante. Elle ne sort pas tout armée de la bouche d’une institutrice militante. Elle n’est pas articulée par un chanteur folklorique. Elle n’est pas poétisée par Unama. Elle n’est ni le conservatoire du pays, ni le reliquaire des familles. Elle passe négligemment d’une bouche à l’autre. Les bouches s’ouvrent, se ferment. Les buveurs de café se parlent. Ils ont des choses à se dire. Le fluide qui transporte ces choses circule sans que nul ne semble y songer… repart, enfle, s’apaise… La langue est utile.

 

Marie Darrieussecq, née à Bayonne en 1969, est basque. Elle est écrivaine. Elle est donc – comme un escargot est un escargot(1) – une écrivaine basque. Pourtant dans ses premiers romans et ses premiers succès (Truismes, 1996, Naissance des fantômes, 1998, le Bébé, 2002) c’est un trait qui n’apparaît pas. Il faudra attendre 2005 et la sortie du roman Le pays (éditions P.O.L.) pour trouver une passerelle entre l’œuvre et le pays natal de l’auteure.

Le Pays raconte l’histoire de Marie Rivière, jeune écrivaine revenant s’installer, avec mari, enfants (nés et à naître), fantôme et œuvres à écrire, au Pays : le pays imaginaire yuoangui, situé entre le sud-ouest de la France et le nord de l’Espagne, coincé entre la mer et la montagne, dominé par les 900 mètres d’altitude du sommet de La Glyphe et où on parle la vielle langue.  S’il n’y avait le détail uchronique de l’indépendance récemment obtenue par le Pays yuoangui, le parallèle avec le Pays basque serait parfait.

Le Pays n’est pas un roman sur le Pays basque, ni même sur le Pays yuoangui. C’est un roman sur les aventures et rêveries d’une femme écrivaine, enceinte et empêtrée dans ses drames familiaux. De nombreux passages trahissent toutefois les sentiments de l’auteure sur le Pays basque, sa langue, son nationaliste, son avenir ou sur ce qu’il aurait pu être.

Le Pays   Herria
Au Starbucks Café de B. Nord, devant mon double express serré (mauvais pour le bébé), j’écoute mes semblables parler la vieille langue. (…)   B. Iparraldeko Starbucks kafetegian, nire espreso doble tinkatuaren aurrean (ñiñiarendako kaltegarria), ni bezalakoak hizkuntza zaharra ematen entzuten ditut. (…)
Je bois mon café dans le vide. Je regarde les gens. Ils ont l’air parfaitement normaux. Personne ne prête attention à moi, personne ne m’adresse la parole. La vieille langue est vivante. Elle ne sort pas tout armée de la bouche d’une institutrice militante. Elle n’est pas articulée par un chanteur folklorique. Elle n’est pas poétisée par Unama. Elle n’est ni le conservatoire du pays, ni le reliquaire des familles. Elle passe négligemment d’une bouche à l’autre. Les bouches s’ouvrent, se ferment. Les buveurs de café se parlent. Ils ont des choses à se dire. Le fluide qui transporte ces choses circule sans que nul ne semble y songer… repart, enfle, s’apaise… La langue est utile.   Kafea han nonbait galdurik edaten dut. Jendeak begiratzen ditut. Osoki normalak dirudite. Nehork ez dit kasurik egiten, nehor ez zait mintzatzen. Hizkuntza zaharra bizirik dago. Ez da osoki armaturik errienta militante baten ahotik jalgitzen. Ez du kantari folkloriko batek ahoskatzen. Ez du Unamak poetizatua. Ez da ez herriaren kontserbatorioa ez familien erlikia-ontzia. Axolagabean aho batetik bestera ibilki da. Ahoak irekitzen dira, hesten dira. Kafe edaleak elkarrekin mintzo dira. Badute zer erran elkarri. Erran horiek daramatzan jariakina ibilki da nehor ohartzen zaiola iduriz… gibelera doa, hanpatzen da, lasaitzen da… Hizkuntza baliagarria da.
Il y a peut-être des moments où l’écoute est meilleure ; une attention fantôme qui permet de voir les spectres… comme devant un feu de cheminée, à rêver devant les flammes, on reste capable, en un sursaut, de redresser une bûche, de rassembler les charbons, d’attiser, de souffler…   Badira menturaz memento batzuk noiz hobeki entzuten den; arreta mamu bat espektroak ikustea uzten duena… supazter baten aitzinean bezala, sugarren aitzinean ametsetan, gai gelditzen gira, jauzi batean, egur baten zuzentzeko, ikatza biltzeko, akulatzeko, ufatzeko…
Il me semble que si je restais là, à demi hébétée, à les regarder parler, la langue me prendrait : je la saurais, le temps d’un café. Je la laisserais m’imprégner et je repartirais riche d’elle, augmentée. Sa familiarité est douce, impersonnelle. La langue est dans le café, dans la ville, dans le pays.   Iduritzen zitzaidan han gelditzen banintza, erdi zentzordaturik, haiek mintzo begiratzen, hizkuntzak har nintzakeela: jakinen nuke, kafe baten edateko epealdian. Utz nezake ene betetzen eta hemendik abia ninteke beraz aberasturik, areagoturik. Haren hurbiltasuna goxoa da, inpertsonala. Hizkuntza kafetegian da, hirian, herrian.
Quand la télé locale avait émis ses premiers programmes, j’avais ri en voyant la bouche de Bourvil et celle de Brando pleines de vieille langue. Et chaque fois qu’autour de moi quelqu’un s’y essayait, j’avais le même sentiment d’artifice. Peut-être que j’entendais la vieille langue comme la langue des autres, comme la patrie de ceux qui n’en avaient pas.   Lekuko telebistak lehen saioak zabaldu zituelarik, irri egin nuen Bourvil eta Brandoren ahoak hizkuntza zaharraz beterik ikustean. Eta nire inguruan edonor hartan saiatzen zelarik, artifizialtasun sentimen bera nuen. Baliteke hizkuntza zaharra besteen hizkuntza gisa entzuten nuela, aberririk ez zutenen aberria bezala.
Depuis l’Indépendance, elle prenait la légitimité d’une fiancée enfin mariée, comme si le sol l’avait épousée en justes noces, avec enfants à naître dotés d’un nom et de papiers. Une dame respectable. Une dame qui ne s’énervait plus. (…)   Independentziatik, azkenean ezkondutako andregai baten zilegitasuna hartzen zuen, zolak behar bezala esposatu baldin balu bezala, sortuko diren haurrak, izen eta paperekin. Dama ohoragarri bat. Gehiago kexatzen ez den dama bat. (…)

Le Pays, P.O.L. 2005

   

 

Vue du versant nord de la Rhune - CC-by-sa

Bibliographie

  • « Marie Darrieussecq. Écrivain: Le Pays est un livre très utopiste qui imagine une planète faite de petits pays », entretien avec l’auteur, euskonews, 2010 http://www.euskonews.com/0549zbk/gaia54903fr.html
  • Truismes, Marie Darrieussecq, P.O .L, 1996
  • Naissance des fantômes, Marie Darrieussecq, P.O.L.  1996
  • Le Pays, Marie Darrieussecq, P.O.L., 2005
  • Tom est mort, Marie Darrieussecq, P.O.L., 2007
  • Ahardikeriak, Marie Darrieussecq, Alberdania, 2004, traduction de Joxan Elosegi
  • Tom hil da, Marie Darrieussecq, Alberdania, 2008, traduction de Karlos Zabala
  • Herria, Marie Darrieussecq, Alberdania, 2009, traduction de Xabier Payá

(1)    Allusion à une interpellation de la part du journaliste Hasier Etxeberria qui a beaucoup marquée l’auteure.

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