Il y a maintenant bien longtemps, le seigneur de Laustania, trouvant trop pauvre son château, demanda, dit-on, aux Laminak qu'ils lui en fissent un nouveau.

Les Laminak le voulurent bien. Volontiers ils feraient le château ; et même, ils le feront avant le premier chant du coq postérieur au coup de minuit. Une condition : en guise de salaire, le seigneur leur donnerait son âme. Et le seigneur de Laustania en fit la promesse.

Dans la nuit même, les Laminak commencèrent leur besogne. Ils taillèrent parfaitement de belles pierres rouges d'Arradoy. Et puis, ils se les passaient vivement de l'un à l'autre, en se disant à voix basse : « Tiens, Guillen ! – Prends, Guillen ! – Donne, Guillen ! » Et le travail avançait, avançait furieusement. (…)

 

Jean Barbier (1875-1931), né à Saint Jean-Pied-de-Port, était curé de Saint-Pée-sur-Nivelle de 1913 à sa mort. Écrivain talentueux, il a composé des pièces de théâtre, des vers et quelques romans. Il a collaboré avec les principaux journaux de son époques (Eskualduna, Gure Herria…), a traduit des œuvres liturgiques et a surtout recueilli, dans la lignée des Webster et Cerquand, des contes et légendes populaires. Ce recueil a été publié en deux parties, dans Supazter xokoan (1924) et Ixtorio-Mixterio (1929). La légende Laustaneko jauregia est extraite de ce second recueil.



Laustaneko jauregia   Le château de Laustenia
Orai duela aspaldi, aspaldi, Laustaneko Jaunak, bere jauregia txarregi kausiturik, jauregi berri bat egin zezoten galdatu omen zioten Lamineri.  

Il y a maintenant bien longtemps, le seigneur de Laustania, trouvant trop pauvre son château, demanda, dit-on, aux Laminak qu'ils lui en fissent un nouveau.

Laminek baietz: gogotik eginen zutela, eta gau-erdiz geroztikako lehen oilar-kantua gabe oraino, baldin eta Jaunak bere arima emaiten bazioten saritzat. Eta Laustaneko Jaunak baietz hitzeman zioten.   Les Laminak le voulurent bien. Volontiers ils feraient le château ; et même, ils le feront avant le premier chant du coq postérieur au coup de minuit. Une condition : en guise de salaire, le seigneur leur donnerait son âme. Et le seigneur de Laustania en fit la promesse.
Laminek gau hartan berean hasi zuten beren lana, eta Arradoiko harri eder gorri batzu pullikixko lanthurik, harri hek batek bertzeari, bixi bixia emaiten zituzten, ahapetik elgarri erranez: «To, Gillen! —Harzak, Gillen! —Emak, Gilen!». Eta lana bazoan, bazoan karraskan.   Dans la nuit même, les Laminak commencèrent leur besogne. Ils taillèrent parfaitement de belles pierres rouges d'Arradoy. Et puis, ils se les passaient vivement de l'un à l'autre, en se disant à voix basse : « Tiens, Guillen ! – Prends, Guillen ! – Donne, Guillen ! » Et le travail avançait, avançait furieusement.
Laustaneko Jauna oilategiko zurubi kaskotik Lamineri beha zagon, halako puska ilhun zerbait eskuan.   Du haut de l'escalier du poulailler, le seigneur de Laustania regardait les Laminak. Dans une main il tenait un certain paquet gris.
Hor, Laminek eskuetan hartu zuten azken harria: «To, Gillen! —Harzak, Gillen!... Azkena duk, Gillen!...».   Et voici que les Laminak empoignèrent la dernière pierre : « Tiens, Guillen ! – Prends, Guillen ! – C'est la dernière, Guillen ! »
Ordu-berean, Laustaneko Jaunak ixtupa mustuka bati su emanik, argi handi bat eraiki zen bet-betan, oilategiaren aintzinean, eta oilar gazte bat, iziturik, ustez eta iguzkia aintzindu zitzaion egun hartan, kukurukuka eta hegalez zaflaka eman zen.   Dans le même instant, le seigneur de Laustania mettait feu à un gros morceau d'étoupe ; une grande lueur s'éleva devant le poulailler. Un jeune coq s'effraya, craignant que le soleil ne l'eût devancé ce jour là : il chanta kukuruku et se mit à battre des ailes.
Azken Laminak, jadanik eskuetan zuen azken harria firrindilaka arthiki zuen ur-handiko osinera, marraka samin batean: «Madarikatu oilarra!» eta bere lagunekin suntsitu zen bera osinean.   Avec un hurlement aigu, le dernier Lamina dans le gouffre de la rivière jeta la dernière pierre que déjà il tenait dans ses mains : « Maudit coq ! » Et il s'abîma lui-même dans le gouffre avec ses compagnons.
Harri hura nehork egundaino ezin athera du osinetik; han da bethi ur zola zolan, Laminek aztaparrez daukatela, eta Laustaneko jauregiak harri bat eskas izan du bethiko denboretan.   Cette pierre, jamais personne n'a pu la retirer du gouffre. Elle est toujours là, au fond de l'eau : les Lamina la retiennent avec leurs griffes. Et, depuis toujours, il manque une pierre au château de Laustania.

Ichtorio michterio, Jean Barbier. Imp. Du Courrier, 1929

  Légendes du Pays basque d'après la tradition, illustrations de P. Tillac, 1930, Delagrave, Paris. Rééd. Elkar, Donostia, Bayonne, 1983

 

Château de Laustenia, fin 19e siècle, par Hélène Feillet, collections du Musée basque et de l’histoire de bayonne

Château de Laustenia, fin 19e siècle, par Hélène Feillet, collections du Musée basque et de l’histoire de Bayonne

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